Michel Foucault: l’obscurité comme envers de la terreur

Une archive de 1977 diffusée dans la nuit de dimanche à lundi:

« L’obscurité me paraît être l’envers de la terreur. L’espèce de terreur qui a régné, qui règne encore maintenant dans les milieux politico-intellectuels, de Paris surtout, la terreur est quelque chose de complètement malsain, on peut parfaitement n’être pas d’accord avec quelqu’un, le critiquer, analyser pourquoi il dit ça sans le dénoncer […] Alors abolissons la dénonciation mais renonçons à l’obscurité. »

En janvier 1977, Paula Jacques reçoit Michel Foucault sur France-Culture, à l’occasion de la parution en allemand du premier volume de la Volonté de savoir. À la 27e minute de cet entretien, elle l’interroge sur son style:

Paula Jacques: « Michel Foucault, justement, à propos de terrain gardé et de savoir soigneusement gardé également, un des régals de votre livre, en général de ce que vous faites, c’est que ça se situe à un niveau d’analyse […] très élevé mais votre langage est toujours parfaitement accessible, […] est-ce que c’est délibéré, vous voulez ne pas vous enfermer dans un langage de spécialiste ou bien c’est une démarche du fait que vous êtes professeur au Collège de France?

[27:18] Bon, c’est sans doute une habitude de pédagogue mais alors je dirai ceci:

Il se trouve qu’un certain nombre d’ouvrages qui normalement ne devraient s’adresser qu’à un petit public d’étudiants ou d’universitaires, qui par conséquent pourraient avoir un langage relativement ésotérique, le langage rapide et compliqué des [rire] de la science entre guillemets, ces ouvrages sont lus bien au-delà des limites de l’université. Bon, je crois que ceci doit avoir sa conséquence dans la politique du langage. dès lors qu’on ne se parle plus entre soi mais que c’est écouté au moins un peu au-delà, il faut respecter cette écoute et par conséquent permettre à tous les gens qui n’appartiennent pas, si vous voulez, à la petite franc-maçonnerie, il faut leur permettre de comprendre.

Bon, et puis deuxièmement je dirais ceci: c’est que l’obscurité est tout de même souvent une espèce de lâcheté théorique qui permet aux gens d’esquiver toute critique possible dans la mesure où on n’est jamais très sûr qu’ils ont bien dit ça, et ils ont toujours la ressource de faire valoir qu’ils ne l’ont pas dit. L’obscurité me paraît être l’envers de la terreur. L’espèce de terreur qui a régné, qui règne encore maintenant dans les milieux politico-intellectuels, de Paris surtout, la terreur est quelque chose de complètement malsain, on peut parfaitement n’être pas d’accord avec quelqu’un, le critiquer, analyser pourquoi il dit ça sans le dénoncer, comme on dit, n’est-ce pas, « dénoncer » comme agent du capitalisme [rire], laquais de l’impérialisme international, des choses comme ça. Bon, tout comme cette critique, à la fois exagérée, infatuée, un peu ridicule et terrorisante me paraît déplorable, me paraît aussi déplorable cette espèce de mécanisme de fuite et de protection qu’on a mis en place pour échapper à cette terreur, c’est-à-dire l’obscurité.

Alors abolissons la dénonciation mais renonçons à l’obscurité. »

Au cours de la même nuit, la productrice, Albane Penaranda, s’entretient avec Daniel Defert (qui a choisi les archives diffusées) et il est aussi question du style de Foucault:

[19:35] Albane Penaranda: « Michel Foucault avait-il le souci d’être entendu et compris par le plus grand nombre possible?

[19:41] Progressivement oui. Alors, c’est que, l’Histoire de la folie,[…] on sent encore le khâgneux, c’est-à-dire celui qui a préparé Normale Sup’ en Khâgne, où le langage est chargé, mais progressivement… déjà dans Surveiller et Punir, il souhaitait que ce livre soit lu et pas les détenus, et par les gardiens de prison, par les juges bien sûr, tous les gens qui avaient à faire, mais précisément quant il a appris que Surveiller et Punir a été lu par des détenus en prison, il était très content, et il disait « bien sûr mon livre était fait pour être lu par ces gens-là, je suppose que le Capital était fait pour être lu par les ouvriers » [rire], c’était assez ironique, bien sûr. Et ses derniers livres sont encore plus lumineux, plus simples, même les gens qui étaient habitués à son style étaient un peu déçus qu’il n’y ait plus d’éclat, les recherches littéraires, c’est quand même un écrivain, mais tout s’effaçait progressivement au profit de la limpidité de la démonstration, que ce soit sur la pensée grecque, la pensée romaine ou la pensée chrétienne puisque prochainement on publiera ses derniers textes sur les pères de l’Église, et les débuts du christianisme, on verra que c’est totalement dans la luminosité de la pure démonstration, il n’y a plus d’effet de style. »

La publication à quoi fait allusion Daniel Defert est celle du volume 4 de l’Histoire de la sexualité, le volume final, longtemps attendu (la raison pourquoi cette publication a été si longuement différée est intéressante: ce volume est final dans la mesure aussi où il correspond à ce qui dans l’esprit de Foucault, au départ de son entreprise d’écrire une histoire de la sexualité, en était la finalité… mais cela est une autre histoire), publication prévue pour le mois prochain.

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