Marc Prensky : Digital Natives, Digital Immigrants (2001)

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

Digital Natives, Digital Immigrants. in On the Horizon (NCB University Press, Vol. 9 No. 5, October 2001)

«Il est très probable que les cerveaux de nos étudiants ont physiquement changé – et sont différents des nôtres – à cause de la façon dont ils ont grandi. Mais que ce soit littéralement vrai ou pas, nous pouvons dire avec certitude que leurs modes de pensée ont changé ».

«Les « Indigènes Numériques (Digital Natives) sont habitués à recevoir l’information très rapidement. Ils aiment procéder en parallèle et en multi-tâches … Ils préfèrent un accès aléatoire (comme l’hypertexte). Ils fonctionnent mieux lorsqu’ils sont en réseau. Ils se nourrissent de gratification instantanée et de récompenses fréquentes. Ils préfèrent les jeux au travail « sérieux » ».

«Nos instructeurs Immigrants Numériques, qui parlent une langue morte (celle de l’âge pré-numérique), ont du mal à enseigner à une population qui parle une langue entièrement nouvelle».

Marc Prensky

« it is very likely that our students’ brains have physically changed – and are different from ours – as a result of how they grew up.  But whether or not this is literally true, we can say with certainty that their thinking patterns have changed. »

« Digital Natives are used to receiving information really fast.  They like to parallel process and multi-task.  They prefer their graphics before their text rather than the opposite. They prefer random access (like hypertext). They function best when networked.  They thrive on instant gratification and frequent rewards.  They prefer games to « serious » work. »

« our Digital Immigrant instructors, who speak an outdated language (that of the pre-digital age), are struggling to teach a population that speaks an entirely new language. »

Nicholas Carr : Is Google making us stupid ? (2008)

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

The Atlantic, juillet-août 2008:

« Comme … Marshall McLuhan l’a fait remarquer dans les années 60, les médias ne sont pas seulement des canaux d’information passifs. Ils fournissent la substance de la pensée, mais ils mettent aussi en forme le processus de pensée. Et ce que le net semble faire, c’est éroder ma capacité de concentration et de contemplation. »

« Dans les espaces tranquilles ouverts par la lecture soutenue, sans distraction, d’un livre … nous faisons nos propres associations, nous produisons nos propres inférences et analogies, nous fondons nos propres idées. La lecture en profondeur (deep reading)… est indiscernable de la pensée profonde (deep thinking).

Si nous perdons ces espaces silencieux, ou de les remplir avec des « contenus », nous allons sacrifier quelque chose d’important, non seulement en nous-mêmes, mais dans notre culture. »

« As the media theorist Marshall McLuhan pointed out in the 1960s, media are not just passive channels of information. They supply the stuff of thought, but they also shape the process of thought. And what the Net seems to be doing is chipping away my capacity for concentration and contemplation. »

« The kind of deep reading that a sequence of printed pages promotes is valuable not just for the knowledge we acquire from the author’s words but for the intellectual vibrations those words set off within our own minds. In the quiet spaces opened up by the sustained, undistracted reading of a book, or by any other act of contemplation, for that matter, we make our own associations, draw our own inferences and analogies, foster our own ideas. Deep reading … is indistinguishable from deep thinking.

If we lose those quiet spaces, or fill them up with “content,” we will sacrifice something important not only in our selves but in our culture. »

Borges, sur la lecture et l’écriture (suite)

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

Prologue à la première édition de la Historia Universal de la Infamia (1935):

Leer, por lo pronto, es una actividad posterior a la de escribir: más resignada, más civil, más intelectual.

Ce que Roger Caillois traduit en:

Lire est, d’abord, un acte postérieur à celui d’écrire; plus résigné, plus courtois, plus intellectuel.

Un peu plus haut dans ce court prologue:

A veces creo que los buenos lectores son cisnes aun más tenebrosos y singulares que los buenos autores.

Soit dans le français de Caillois:

Je pense parfois que les bons lecteurs sont des oiseaux rares encore plus ténébreux et singuliers que les bons auteurs.

Borges: « Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits… »

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

Après quelques tribulations, j’ai enfin pu sourcer cette citation qu’on trouve un peu partout sur le web francophone, non sourcée:

Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits moi je suis fier de ceux que j’ai lus !

Ce sont les deux premiers vers de « Un lector », l’avant dernier poème d’« Elogio della sombra » (qui est aussi le titre d’un court chef-d’oeuvre de Junichiro Tanizaki), un recueil de 1969:

Que otros se jacten de las páginas que han escrito;
a mí me enorgullecen las que he leído

Marinetti, 1909: la littérature agressive

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

La letteratura esaltò fino ad oggi l’immobilità pensosa, l’estasi e il sonno. Noi vogliamo esaltare il movimento aggressivo, l’insonnia febbrile, il passo di corsa, il salto mortale, lo schiaffo ed il pugno.

(Filippo Tommaso Marinetti: Il manifesto del futurismo, 1909)

Et aussi:

Noi vogliamo distruggere i musei, le biblioteche, le accademie d’ogni specie…

(Il est remarquable que le Manifeste de Marinetti est daté de 1909 et ne peut donc être compris comme une réaction à la guerre. Le mouvement Dada est fondé en 1916 et Apollinaire invente le mot »surréalisme » en 1917.)

Athènes 2011

Maria Margaronis dans « The Nation »:

Revenant en Grèce après trois mois, j’ai trouvé un Etat proche de la dissolution et un peuple désespéré.

L’air est plein de menaces et de rumeurs qui changent tous les jours: projets de nouvelles coupes budgétaires et de nouveaux impôts, dates limite mouvantes pour prétendre à telle ou telle exemption, avertissements de mesures punitives contre ceux qui ne s’exécuteraient pas. Personne ne sait que croire; personne ne peut prévoir au-delà du lendemain. Des théories conspirationnelles de toutes sortes se précipitent pour remplir les vides, chaotiques comme les graffitis noirs griffonnés sur tous les murs.

Le gouvernement a abdiqué beaucoup de ses fonctions essentielles, paralysé par les dissensions internes, par les mesures inapplicables exigées par l’Union Européenne et le FMI, et par la rage de ses propres employés, qui pendant des jours ont occupé les principaux ministères. La police est débordée, sous-payées et en colère. De larges secteurs de la ville sont devenus des zones interdites excepté pour ces infortunés, immigrants pour une grande part, qui sont condamnés à vivre là[1]. Des hommes démunis poussent des charrettes pleines de débris de métaux à vendre (une récolte journalière peut procurer 7 euros si vous êtes chanceux); des drogués se piquent sur le trottoir; des hommes entrent et sortent de bordels remplis de femmes par le trafic. Depuis deux semaines une grève des éboueurs a laissé des tas d’ordure vertigineux se décomposer à tous les coins de rue: cartons vides, légumes pourris, restes de viande, vêtements en lambeaux et papier toilette, attendant d’être ramassés par le plus pauvre des pauvres.


  1. cf. Tensions Rise Over Illegal Immigrants In Greece

Murakami, essai manqué

Début de 1Q84 déchargé sur ma liseuse. Cette phrase:

« La sensation de distorsion qu’elle avait éprouvé depuis un moment avait sensiblement disparu. »

Je me demande si c’est là, cette imprécision, cette mollesse du style ou de la langue, le fait de l’auteur ou celui de la traductrice.

Je vais vérifier dans la version anglaise, elle aussi disponible en extrait:

« That earlier wrenching sensation had largely subsided. »

Bon, je crois que je vais lire Murakami en anglais!

(Mais je me demande: est-ce de l’archaïsme, cette impossibilité, cet insupport? Pourquoi ça me gêne et ça ne gêne pas X ou Y? Lorsque je lisais de la science-fiction, adolescent, j’ai dû en lire de pires et alors la curiosité du monde construit par l’imagination de l’auteur primait sur le souci du détail de ce monde, je crois je n’avais pas même ce souci, je n’avais pas appris ce souci, pas encore assez appris à lire?)

[ > Echanges sur Google + et sur Facebook.]

Nobel (Tranströmer et Dylan)

Donc ce n’est pas Bob Dylan mais Tomas Tranströmer qui est cet année le Nobel de littérature. J’aurais eu plaisir à fêter le héros de nos adolescences mais cela ne m’attriste pas. J’ai du mal à mettre Dylan (malgré la revendication du pseudonyme) sur la scène de la littérature, peut-être tout simplement parce que je n’ai jamais lu Dylan abstraction faite de sa musique et de sa voix.

Quant à Tranströmer, j’en ai tenté naguère une traduction qui eut l’heur de plaire à une vraie locutrice suédoise. Comme hors ce moment-là, cette découverte que je devais à Denis Castellas, je n’ai pu en partager le plaisir avec grand monde ( Laurent Margantin faisant exception notable – et unilatérale), j’avoue une minuscule et intime satisfaction à cette reconnaissance.

Bibliotheca abscondita (Sebald, les Anneaux…, 3)

Lady Dorothy & Sir Thomas Browne

Dans le dernier chapitre des Anneaux de Saturne, Sebald appelle à nouveau Thomas Browne, son « pays » de Norwich (le cosmopolitisme de Sebald est historique autant que géographique), dont il avait conté les pérégrinations du crâne dans le premier chapitre du livre. Il évoque son Musaeum Clausum, « tract », court catalogue d’écrits et autres curiosités documentaires, imaginaires ou dont l’existence est supposée:

… La bibliothèque imaginaire de Browne contient en outre un fragment d’un récit du navigateur Pythéas le Massaliote, cité par Strabon, qui nous apprend que dans le très Grand Nord, au-delà de Thulé, l’air visqueux, analogue au corps gélatineux de la méduse et du poumon de mer, est d’une densité qui le rend à proprement parler irrespirable, mais aussi un poème disparu d’Ovide, written in the Getick language during his exile in Tomos, qui a été retrouvé, enveloppé dans un tissu paraffiné, aux confins de la Hongrie, à Sabaria, sur les lieux mêmes où Ovide, comme le veut la tradition, serait décédé après avoir quitté la mer Noire, soit qu’il eût finalement obtenu sa grâce, soit à la suite de la mort d’Auguste…

Religio Medici

L’article de la Wikipedia anglophone sur ce Musaeum Clausum cite à son propos Jorge-Luis Borges:

Like Pseudodoxia Epidemica, Musaeum Clausum is a catalogue of doubts and queries, only this time, in a style that anticipates Jorge Luis Borges, a 20th century Argentinian short-story writer who once declared: « To write vast books is a laborious nonsense, much better is to offer a summary as if those books actually existed. »

On trouve le texte de ce tract sur le site de l’Université de Chicago, avec le reste de l’oeuvre de Sir Thomas Browne, et sa traduction en français par Bernhard Hoepffner. (Le Musaeum Clausum a une page sur Facebook « aimée » par trois personnes, dont moi-même depuis un instant, « happy few », very few ;-).)

(images Wikimedia Commons)

Le révérend Ives (Sebald, les Anneaux… 2)

L’un des pasteurs de St Margaret d’Ilketshall était le révérend Ives, mathématicien et helléniste d’un certain renom qui demeurait à Bungay avec sa femme et sa fille et dont on rapporte qu’il avait coutume, à la tombée du jour, de boire un verre de mousseux des Canaries [le traducteur, Bernard Kreiss, précise: »Cocktail à base de vin doux des Canaries, oeuf, canelle, noix de muscade et sucre »]. Nous sommes en 1795. Durant les mois d’été, on reçoit fréquemment un jeune aristocrate français qui a fui les horreurs de la Révolution. Ives s’entretient avec lui des poèmes homériques, de l’arithmétique newtonnienne et de l’Amérique où ils se sont rendus tous deux. Il est question des grands espaces qui s’offrent à l’homme dans ces contrées, des forêts immenses où les arbres sont plus haut que les colonnes de nos plus grandes cathédrales, mais aussi des chutes du Niagara, de la signification que confère à l’interminable vrombissement des masses d’eau le sentiment d’abandon auquel s’expose celui qui s’arrête à proximité de la cataracte. (p. 324)

Ilketshall St Margaret Church

Quelques phrases plus tard, après l’intervention de la fille du révérend, on devine qui est le vicomte, du moins ceux qui comme moi l’ont peu lu – les autres l’auront reconnu tout de suite. Pris dans la lecture suivi des Anneaux, le début de ce passage produit un effet intéressant: la visite du jeune vicomte vient se placer dans la série des stations que parcourt Sebald le long de la côte sud-est de l’Angleterre, de ses visites auprès de personnages isolés, sinon solitaires, chacun porteur d’une idée, d’une vision ou d’une histoire, comme cet Alec Garrard qui consacre son temps et son énergie à la construction d’une grande maquette, la plus exacte archéologiquement possible, du Temple de Jérusalem et qu’il vient de rencontrer au début du même chapitre.

(photo Martin Pettit sur Flickr)