Euripide: Hippolyte, 856 sq. (trad. Marie Delcourt)

THESEE: Mais voyez cette tablette attachée
à sa main chérie.

ἔα ἔα:
τί δή ποθ’ ἥδε δέλτος ἐκ φίλης χερὸς
ἠρτημένη;

Qu’est-ce? Veut-elle m’annoncer quelque nouveau malheur?
c’est plutôt son message d’épouse et de mère
où elle inscrivit son dernier souhait.

θέλει τι σημη̂ναι νέον;
ἀλλ’ ἠ̂ λέχους μοι καὶ τέκνων ἐπιστολὰς
ἔγραψεν ἡ δύστηνος, ἐξαιτουμένη;
[…]
Mais je vois un cachet, celui de l’anneau d’or
que portait celle qui n’est plus, caresse pour mes yeux.
Il me faut dérouler le cordon du cachet,
savoir ce que veut ce message.

ἴδω τί λέξαι δέλτος ἥδε μοι θέλει.
[…]
LE CORYPHEE: Qu’arrive-t-il? Dis-le moi, si tu veux bien m’en faire part.

τί χρη̂μα; λέξον, εἴ τί μοι λόγου μέτα.

THESEE: Elle crie, cette lettre, elle crie des forfaits.

βοᾳ̂ βοᾳ̂ δέλτος ἄλαστα.

Où fuit
le malheur qui m’écrase? Je suis perdu, anéanti,
tel est le chant de perdition que fait entendre ce message.

οἱ̂ον οἱ̂ον εἰ̂δον γραφαι̂ς μέλος
φθεγγόμενον τλάμων.

LE C.: Hélas, tu as dit là un funeste prélude.

T.: Je ne puis plus fermer la porte de ma bouche

τόδε μὲν οὐκέτι στόματος ἐν πύλαις

sur ce crime mortel que j’ai peine à nommer.
Ecoute, ô mon pays.

cf. aussi, plus loin (trad. Loeb) :

[925] Ah, but there ought to be for mortals some reliable test for friends, some way to know their minds, which of them is a true friend and which is not, and each man ought to have two voices, the one a voice of justice, the other whatever he chanced to have, [930] so that the voice that thinks unjust thoughts would be convicted of falsehood by the just voice. And in this way we should never be deceived.
[…]
Oh, the heart of mortals, how far will it go? What limit can be set to hardihood and brazenness? If it grows great in the course of a man’s life, and the man who comes after shall overtop his predecessor [940] in knavery, the gods will have to add another earth to our world to hold the criminal and the vile!

Look at this man! He was born from my loins, and yet he disgraced my bed and is clearly convicted [945] of utter baseness by the dead woman here.
Come, show your face to your father, eye to eye, since in any case I have already involved myself in pollution. Are you, then, the companion of the gods, as a man beyond the common? Are you the chaste one, untouched by evil? [950] I will never be persuaded by your vauntings, never be so unintelligent as to impute folly to the gods. Continue then your confident boasting, take up a diet of greens and play the showman with your food, make Orpheus your lord and engage in mystic rites, holding the vaporings of many books in honor. [955] For you have been found out. To all I give the warning: avoid men like this. For they make you their prey with their high-holy-sounding words while they contrive deeds of shame.
She is dead. Do you think this will save you? This is the fact that most serves to convict you, villainous man. [960] For what oaths, what arguments, could be more powerful than she is, to win you acquittal on the charge?
[…]
And so now–but why do I wage this contest against your speech when this corpse, witness most reliable, lies near?

Hippolytus
I have said all else, one more point remains. If I had a witness to what manner of man I am and if I were pleading my case while she was still alive, your careful investigation would have discovered in very truth who the guilty party is. [1025] As things stand, I swear by Zeus, god of oaths, and by the earth beneath me that I never put my hand to your wife, never wished to, never had the thought. May I perish with no name or reputation [citiless, homeless, wandering the earth an exile] [1030] and may neither sea nor earth receive my body when I am dead if I am guilty! What the fear was that made her take her life I do not know, for I am not at liberty to speak further. Virtue she showed, though she did not possess it,]while I who had it did not use it well.

Chorus Leader
You have made a sufficient rebuttal of the charge against you by giving your oath in the name of the gods, which is no slight assurance.

Theseus
Is this man not a chanter of spells and a charlatan? He is confident that by his calm temper [1040] he will overmaster my soul though he has dishonored the father who begat him.
[…]
Hippolytus
[1055] Will you not examine my oath and sworn testimony or the words of seers? Will you banish me without a trial?

Theseus
There’s no divinatory chanciness about this tablet, and its accusation against you deserves my trust.
[…]
The messenger
I am, I know, a slave of your house, my lord,[1250] but I shall never have the strength to believe that your son was guilty, not even if the whole female sex should hang themselves and fill with writing (grammatôn) all the pine-wood that grows upon Mount Ida. For I know that he was good..

980518

Lévinas

A force d’écouter les émissions Lévinas de cette semaine, je commence enfin à entrevoir une compréhension. L’exigence éthique « infinie » ou « excessive » qu’il pose au fondement du moi est d’essence plus phénoménologique qu’éthique en elle-même. Lévinas dans ce sens est descriptif, non prescriptif. La pensée parente en ce sens ne serait pas du côté de Heidegger ou de Husserl mais du côté de Freud lu par Lacan.
« La subjectivité comme telle est initialement otage. »
La très grande prudence de Lévinas à l’égard du mot « Dieu » le rend ambigu.
L’exigence éthique « excessive » (« excessif » à prendre initialement sans valeur axiologique): Jankelevitch, Lévinas, Derrida. J’y voyais une crise d’un judaïsme laïcisé, d’un judaïsme athée. Mais à la différence des deux autres, Lévinas ne rompt pas avec la religion. Il est sur le fil (de ce point de vue je pourrais peut-être « racheter » Derrida à partir de Lévinas).
Risque de pharisianisme et de narcissisme moral. Ce que j’aperçois c’est par où Lévinas pourrait échapper à ce risque.
Athènes et Jérusalem.

Le divin dans l’homme

Paradoxe de l’efficacité de la prière (théurgie). Il faut qu’il y ait de Dieu dans l’homme pour que les théurgies (dont la plus fondamentale est l’action libre de l’homme) ne rentrent pas en contradiction avec la souveraineté divine.
Différence entre l’Orient et l’Occident, sensible dès l’adaptation biblique des mythes sumériens: à l’ouest séparation absolue entre l’homme et D., à l’est: Tat tvam asi. Dans le mythe sumérien la boue utilisée pour créer l’homme est mélangée de substance divine, dans le mythe biblique: « image de D. ».
Importance de cette notion « image de D. » pour l’économie occidentale de l’image (cf. Mondzain).

FC > L’Esprit Public > Touristes

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Lacan: le Triomphe de la Religion.- Seuil, 2005

L'attrait de l'utilité est irrésistible, au point que l'on voit des gens se damner pour le plaisir de donner leurs commodités à ceux dont ils se sont mis en tête qu'ils ne pourraient vivre sans leur secours.
(…)
l'objet utile pousse incroyablement à l'idée de le faire partager au plus grand nombre, parce que c'est vraiment le besoin du plus grand nombre comme tel qui en a donné l'idée.
Il n'y a qu'une chose qui fait difficulté, c'est que, quels que soient le bienfait de l'utilité et l'extension de son règne, cela n'a strictement rien à faire avec la morale, qui consiste primordialement (…) dans la frustration d'une jouissance, posée en loi apparemment avide.

(p. 31)

FC > DJAL > Zahia Rahmani / « Musulman », roman

« On est de moins en moins nombreux dans le monde à pouvoir marcher librement… les espaces où cela est possible sont de plus en plus étroits, non pas en raison des seuls lieux de la guerre mais aussi en raison des lieux qui, aujourd’hui, en tentant de se protéger contre de possibles violences sur leur territoire, deviennent des vrais lieux d’enfermement. Donc la question qui est posée est la suivante: est-ce ce là, ce que l’on veut, c’est-à-dire rester là et ne plus bouger? »

Zahia Rahmani, reçue chez Alain Veinstein jeudi soir pour « Musulman » roman.

Après coup

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FC > l’enseignement des sciences

"J'ai des promotions importantes, 300 élèves, qui n'ont pas tous vocation à devenir physiciens, d'ailleurs de moins en moins veulent devenir physiciens, ils vont plutôt vers la technique, le management, etc., mais je pense qu'un ingénieur en 2005 doit connaître des rudiments de relativité, de mécanique quantique également. Ce sont des populations de jeunes avec lesquelles on a du mal à plaquer un formalisme au tableau pendant 3 heures, les amphithéâtres sont de plus en plus difficiles à tenir.

Il y a des cours que je donnais il y a 15 ans que je ne peux plus donner parce que l'attention des élèves est plus aléatoire, ils ne sont pas tous intéressés. Donc si je commence par écrire les transformations de Lorenz en dévoilant leurs conséquences ultimes, je perds rapidement la moitié de l'amphi. Il faut trouver des ruses, on peut par exemple jouer sur les paradoxes, commencer par le paradoxe des jumeaux de Langevin et montrer qu'il a une explication parfaitement dans le cadre de la relativité restreinte et que l'idéal du temps newtonien, finalement, est un idéal qu'on peut discuter, on peut aussi montrer que la relativité a des conséquences philosophiques négatives (…) et que ça remet en cause des choses que les étudiants croyaient fermement, on peut aussi faire un peu d'histoire…"

(Etienne Klein sur Science-Frictions (p) l'autre samedi, à propos de ses promotions de l'Ecole Centrale)

La veille (le 22), le directeur de l'enseignement supérieur, Jean-Marc Monteil, était à Nice pour signer le contrat de l'Université de Nice Sophia-Antipolis et pour inaugurer par une conférence la célébration du 40e anniversaire de notre université. Cette conférence (en ligne sur le site de l'UNSA), qui abordait la question de la désaffection des sciences, était donnée sans notes et témoignait d'une pensée vigoureuse et structurée. J'ai regretté cependant que lorsqu'il s'est agi d'illustrer l'intérêt de la science, les deux exemples qui ont été pris l'ont été dans le domaine de la technologie: le téléphone cellulaire qui me permet de converser en temps réel avec un interlocuteur outre-atlantique et le pont de Millau, et non du côté de ce qui fait la spécificité de l'activité scientifique, la libido sciendi ou le plaisir que donne l'exercice de la pensée dans la stricte discipline de la science. Est-ce le meilleur moyen de plaider pour la science que de la soumettre à une finalité extérieure? Il me semble que si l'on dit aux lycéens suceptibles de faire des études scientifiques et de la recherche que la science est bonne en raison de ses retombées technologiques et économiques, la conclusion qu'ils risquent d'en tirer est qu'il vaut mieux devenir ingénieur voire s'orienter vers des études de gestion et de marketing. C'est d'ailleurs, si j'en crois ce qui se dit, ce qu'ils font de plus en plus. (A quoi il faut ajouter que le développement technologique n'est peut-être plus, pour les générations lycéennes, une fin en soi et que ce qui se métonymisait électricité, supersonique et informatique a tendance à se métonymiser aujourd'hui nucléaire, OGM et clonage humain.)

Voir aussi: Comment mieux enseigner les mathématiques (je viens de corriger le lien vers le rapport cité).

Kant, Heidegger et la métaphysique (Frédéric Nef)

Toute la série (« Heidegger et le nazisme ») est intéressante mais surtout (imho) l’émission d’aujourd’hui (p) où Jacques Mugnier reçoit Frédéric Nef, de l’EHESS.

Extrait de la présentation:

Kant, nous a-t-on appris, a signé la condamnation de la métaphysique. Désormais réduite à un corpus de textes à jamais clos, il nous reviendrait de l’analyser, voire de la déconstruire. Place, sur la scène philosophique actuelle, à l’herméneutique, à la phénoménologie, aux sciences cognitives, toutes choses qui ont rompu leurs amarres d’avec la métaphysique. […] Frédéric Nef [dans Qu’est-ce que la Métaphysique? .- Gallimard, 2004], qui reformule la question posée par Heidegger en 1929, montre l’inverse : la métaphysique est parmi nous. Nombreux sont les philosophes modernes et contemporains qui s’en réclament ou la relancent – de Russell à McTaggart, de Whitehead à Armstrong, de Kripke à Lewis : ils prennent pour objet la structure ultime du monde grâce aux concepts fondamentaux d’essence, d’existence, de propriété, d’objet, de monde et de possibilité.

La surprise d’Augustin: argument

Il est un topos qui figure dans toute histoire de la lecture digne de ce nom, depuis qu’en … Nöldeke en fit l’invention, le récit que fait Augustin au livre 6 des Confessions de sa surprise lorsqu’il découvrit que l’évêque Ambroise lisait en silence. De cette surprise on tira que la lecture silencieuse était une invention tardive et qu’elle avait été ignorée de l’antiquité classique, grecque comme romaine.

Ainsi, entre l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie, la lecture silencieuse venait occuper sa place dans la série des inventions et mutations des technologies dont l’étude a pris récemmment le nom de médiologie. Il y avait dans ce type quelque chose de profondément satisfaisant pour les tendances intellectuelles du siècle dernier.

(dans l’avion)