Plaute: Les Bacchis, iv 9 (995) (trad.Naudet, 1833)

CHRYS. Iustumst tuos tibi servos tuo arbitratu serviat.
NIC. Hoc age sis nunciam. C. Vbi lubet, recita: aurium operam tibi dico. 995
NIC. Cerae quidem haud parsit neque stilo;
sed quidquid est, pellegere certumst. 996a
‘Pater, ducentos Philippos quaeso Chrysalo
da, si esse salvom vis me aut vitalem tibi.’
malum quidem hercle magnum. CHRYS. Tibi dico. NIC. Quid est?
CHRYS. Non prius salutem scripsit? NIC. Nusquam sentio. 1000
CHRYS. Non dabis, si sapies; verum si das maxume,
ne ille alium gerulum quaerat, si sapiet, sibi:
nam ego non laturus sum, si iubeas maxume.
sat sic suspectus sum, cum careo noxia.
NIC. Ausculta porro, dum hoc quod scriptumst perlego. 1005
CHRYS. Inde a principio iam inpudens epistula est.
NIC. ‘Pudet prodire me ad te in conspectum, pater:
tantum flagitium te scire audivi meum,
quod cum peregrini cubui uxore militis.’
pol haud derides; nam ducentis aureis 1010
Philippis redemi vitam ex flagitio tuam.
CHRYS. Nihil est illorum quin ego illi dixerim.
NIC. ‘Stulte fecisse fateor. sed quaeso, pater,
ne me, in stultitia si deliqui, deseras.
ego animo cupido atque oculis indomitis fui; 1015
persuasumst facere quoius me nunc facti pudet.’
prius te cavisse ergo quam pudere aequom fuit.
CHRYS. Eadem istaec verba dudum illi dixi omnia.
NIC. ‘Quaeso ut sat habeas id, pater, quod Chrysalus
me obiurigavit plurumis verbis malis, 1020
et me meliorem fecit praeceptis suis,
ut te ei habere gratiam aequom sit bonam.’
CHRYS. Estne istuc istic scriptum? NIC. Em specta, tum scies.

Trad.Naudet, 1833:

CHRYSALE.
C’est juste. Ton esclave doit se soumettre à tes volontés.
NICOBULE.
Écoute donc, à la fin.
CHRYSALE.
Commence, quand tu voudras. Mes oreilles sont à ton service.
NICOBULE.
Il n’a pas ménagé le poinçon ni la cire. Quelle longueur ! Mais je veux tout lire : « Mon père, donne, je t’en prie, deux cents Philippes à Chrysale, si tu veux conserver ton fils et le rendre à la vie. »
CHRYSALE.
Mal (87); par Hercule! très mal ; (achevant la phrase de manière que Nicobule ne l’entende pas) pour toi, s’entend.
NICOBULE.
Qu’est-ce ?
CHRYSALE.
A-t-il commencé seulement par te saluer ?
NICOBULE.
Je ne vois pas.
CHRYSALE.
Si tu m’en crois, il n’aura pas ce qu’il demande. Mais, au surplus, si tu le lui donnes, qu’il choisisse un autre messager ; il fera bien : car je ne veux pas l’être; quand tu me le commanderais expressément. Mon innocence a déjà été assez en butte aux soupons.
NICOBULE.
Écoute donc la lecture et ne m’interromps pas.
CHRYSALE.
Le commencement de la lettre est déjà bien peu respectueux.
NICOBULE.
« Je n’ose me montrer devant toi, mon père. Je sais qu’on t’a instruit de mes déportements avec la femme du militaire étranger. » Je le crois. Cela n’est pas plaisant. Tes déportements me coûtent deux, cents Philippes d’or, qu’il a fallu payer pour te sauver de là.
CHRYSALE.
Tu ne dis rien, que je ne lui aie déjà dit.
NICOBULE.
« Je confesse ma faute, mon étourderie. Mais, mon père, si je suis coupable, ne m’abandonne pas. Ma passion a été sans frein, mes yeux sans retenue. J’ai succombé à la séduction. Combien je me repens ! » Il aurait mieux valu ne pas faillir d’abord (88), que de te repentir à présent.
CHRYSALE.
Je lui ai tenu tout-à-fait les mêmes discours il n’y a qu’un moment.
NICOBULE.
«.Je t’en supplie, mon père, qu’il te suffise de tous les reproches que j’ai essuyés de la part de Chrysale. Ses remontrances m’ont fait rentrer en moi-même. Tu dois lui en savoir gré. »
CHRYSALE.
Comment ! il t’écrit cela ?
NICOBULE.
Tiens, lis toi-même, tu le verras.

Augustin: Confessions, VIII, xii, 29 [scène du jardin, été 386] (trad. M. Moreau (1864)

Et tout à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait souvent: « PRENDS, LIS! PRENDS, LIS! » Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai sérieusement à me rappeler si c’était un refrain en usage dans quelque jeu d’enfant; et rien de tel ne me revint à la mémoire. Je réprimai l’essor de mes larmes, et je me levai, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de l’Apôtre, et de lire le premier chapitre venu. Je savais qu’Antoine, survenant, un jour, à la lecture de l’Evangile, avait saisi, comme adressées à lui-même, ces paroles […] Je revins vite à la place où Alypius était assis; car, en me levant, j’y avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux […] Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire davantage. Ces ligues à peine achevées; il se répandit dans mon coeur comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude.

30. Alors, ayant laissé dans le livre la trace de mon doigt ou je ne sais quelle autre marque, je le fermai, et, d’un visage tranquille, je déclarai tout à Alypius. Et lui me révèle à son tour ce (438) qui à mon insu se passait en lui. Il demande à voir ce que j’avais lu; je le lui montre, et lisant plus loin que moi, il recueille les paroles suivantes que je n’avais pas remarquées: « Assistez le faible dans la foi (Rom. XIV, 1). » Il prend cela pour lui, et me l’avoue. Lire la suite

Augustin: Confessions, VI,iii, 3 (trad.Tréhorel et Bouissou)

Mais quand il lisait, les yeux parcouraient les pages et le coeur creusait le sens, tandis que la voix et la langue restaient en repos. Bien souvent quand nous étions là – car l’entrée n’était interdite à personne, et l’on n’avait pas coutume d’annoncer les visiteurs – nous l’avons vu lire en silence, et jamais autrement; et nous restions assis longtemps sans rien dire – qui eût osé importuner un homme aussi absorbé? – puis nous nous retirions et nous supposions que, dans ce peu de temps qu’il pouvait trouver pour retremper son âme, délivré du tumulte des affaires d’autrui, il ne voulait pas se laisser distraire; peut-être aussi était-il sur ses gardes, dans la crainte qu’un auditeur intéressé et attentif, devant un passage assez obscur de l’auteur qu’il lisait, ne le contraignît à entrer dans des explications ou discussions de certaines questions assez difficiles, et que le temps employé à ce travail ne réduisît le nombre de volumes qu’il voulait dérouler; d’ailleurs le souci de ménager sa voix, qui s’enrouait très facilement, pouvait être aussi une raison bien légitime de lire en silence. Cependant, quelle que fût l’intention qui le faisait agir, assurément un homme comme lui agissait bien.

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Plutarque: Brutus, V (trad. Latzarus)

On dit encore qu'au moment où vint devant le Sénat la grande affaire de Catilina, celle de la révolution manquée, Caton et César s'étant levés en même temps pour exposer des avis différents, un billet fut apporté du dehors à César, qui le lut en silence. Alors Caton s'écria que César commettait des illégalités effrayantes en recevant des communications et des lettres des ennemis de l'Etat. Beaucoup de sénateurs s'associèrent bruyamment à cette protestation, et César tendit le billet, tel qu'il était, à Caton, qui en le lisant, reconnut un mot d'amour passionné de sa soeur Servilie. Il le rejeta à César en lui disant: "Tiens, ivrogne!" et reprit, depuis le commencement, l'exposé détaillé de son opinion.
980518

Plutarque: Sur la Fortune d’Alexandre (trad. d’apr. Babbit)

332F: Une fois qu'il lisait (dierchomenos) une lettre confidentielle de sa mère, et qu'Hephaestion, qui se trouvait être assis à ses côtés, la lisait ouvertement avec lui (aplôs sunanagignôskontos), il ne l'arrêta pas mais plaça sa bague sur la bouche de celui-ci, la scellant avec la confiance d'un ami (katasphagisamenos philikêi mistei tên siôpên).

340A: De fait, il est dit qu'une fois, comme il avait brisé le sceau d'une lettre confidentielle de sa mère et qu'il la lisait pour lui-même en silence (kai siôpêi pros heauton anagignôskontos), Hephaestion posant tranquillement la tête contre la sienne lut avec lui (sunanagignôsken); il ne voulut pas l'arrêter mais ôta sa bague et en plaça le sceau (sphagida) sur la bouche d'Hephaestion.

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Aristophane: Les Cavaliers, 115 sq. (trad. Alfonsi)

2D SERVITEUR [= Nicias]: Le Paphlagonien pétait si fort et ronflait si dur que je lui ai enlevé sans qu'il s'en aperçoive l'oracle sacré qu'il gardait avec tant de précautions.
1ER SERVITEUR [= Démosthène]: Ah! le débrouillard. Passe-le moi que je le lise. En attendant, dépêche-toi de me verser à boire. Or ça, qu'est-ce qu'il contient? Ah! ces prophéties! Passe-moi la coupe, passe-moi vite la coupe.
– Voilà. Que dit l'oracle?
– Verse-m'en une autre?
– C'est là ce qui s'y trouve écrit: Verse-m'en une autre?
– Oh Bacis!
– Mais qu'y a-t-il dans l'oracle?
– Vite, à boire!
– Bacis est très sec!
– Ah! Cochon de Paphlagonien, je comprends maintenant pourquoi tu cachais ces prophéties: c'est que tu avais peur de celle qui te concerne.
Νικίας
115
ὡς μεγάλ' ὁ Παφλαγὼν πέρδεται καὶ ῥέγκεται,
ὥστ' ἔλαθον αὐτὸν τὸν ἱερὸν χρησμὸν λαβών,
ὅνπερ μάλιστ' ἐφύλαττεν.
Δημοσθένης
ὠ̂ σοφώτατε.
φέρ' αὐτὸν ἵν' ἀναγνω̂: σὺ δ' ἔγχεον πιει̂ν
ἀνύσας τι. φέρ' ἴδω τί ἄρ' ἔνεστιν αὐτόθι.
120
ὠ̂ λόγια. δός μοι δὸς τὸ ποτήριον ταχύ.
Νικίας
ἰδού. τί φησ' ὁ χρησμός;
Δημοσθένης
ἑτέραν ἔγχεον.
Νικίας
ἐν τοι̂ς λογίοις ἔνεστιν ‘ἑτέραν ἔγχεον;’
Δημοσθένης
ὠ̂ Βάκι.
Νικίας
τί ἔστι;
Δημοσθένης
δὸς τὸ ποτήριον ταχύ.
Νικίας
πολλῳ̂ γ' ὁ Βάκις ἐχρη̂το τῳ̂ ποτηρίῳ.
Δημοσθένης
125
ὠ̂ μιαρὲ Παφλαγὼν ταυ̂τ' ἄρ' ἐφυλάττου πάλαι,
τὸν περὶ σεαυτου̂ χρησμὸν ὀρρωδω̂ν;
[…]
1ER S: L'oracle dit expressément que doit apparaître en premier lieu un marchand de filasse, lequel doit prendre en main les affaires de la cité.
2D S: Entendu pour le marchand. Et après? Je t'écoute.
[…]
2D S: Alors il était écrit qu'un marchand de cuir renverserait un marchand de moutons?
[…]
LE CHARCUTIER: Mais, mon bon, je n'ai pas fait ça d'études. Je connais mes lettres, et encore, tant bien que mal.
̓Αλλαντοπώλης
ἀλλ' ὠ̂γάθ' οὐδὲ μουσικὴν ἐπίσταμαι
πλὴν γραμμάτων, καὶ ταυ̂τα μέντοι κακὰ κακω̂ς.
[…]
LE C: Mais comment donc l'oracle s'exprime-t-il?
1ER S: Fort bien, je te le jure; en termes imagés, peut-on dire, et savamment énigmatiques:
"Quand prendra l'aigle-aux-peaux, à la serre en crochet,
[…]
Sauf si vendre boudins à iceux mieux complaît."
– Explique-moi comment cette prophétie me concerne.

Euripide: Hippolyte, 856 sq. (trad. Marie Delcourt)

THESEE: Mais voyez cette tablette attachée
à sa main chérie.

ἔα ἔα:
τί δή ποθ’ ἥδε δέλτος ἐκ φίλης χερὸς
ἠρτημένη;

Qu’est-ce? Veut-elle m’annoncer quelque nouveau malheur?
c’est plutôt son message d’épouse et de mère
où elle inscrivit son dernier souhait.

θέλει τι σημη̂ναι νέον;
ἀλλ’ ἠ̂ λέχους μοι καὶ τέκνων ἐπιστολὰς
ἔγραψεν ἡ δύστηνος, ἐξαιτουμένη;
[…]
Mais je vois un cachet, celui de l’anneau d’or
que portait celle qui n’est plus, caresse pour mes yeux.
Il me faut dérouler le cordon du cachet,
savoir ce que veut ce message.

ἴδω τί λέξαι δέλτος ἥδε μοι θέλει.
[…]
LE CORYPHEE: Qu’arrive-t-il? Dis-le moi, si tu veux bien m’en faire part.

τί χρη̂μα; λέξον, εἴ τί μοι λόγου μέτα.

THESEE: Elle crie, cette lettre, elle crie des forfaits.

βοᾳ̂ βοᾳ̂ δέλτος ἄλαστα.

Où fuit
le malheur qui m’écrase? Je suis perdu, anéanti,
tel est le chant de perdition que fait entendre ce message.

οἱ̂ον οἱ̂ον εἰ̂δον γραφαι̂ς μέλος
φθεγγόμενον τλάμων.

LE C.: Hélas, tu as dit là un funeste prélude.

T.: Je ne puis plus fermer la porte de ma bouche

τόδε μὲν οὐκέτι στόματος ἐν πύλαις

sur ce crime mortel que j’ai peine à nommer.
Ecoute, ô mon pays.

cf. aussi, plus loin (trad. Loeb) :

[925] Ah, but there ought to be for mortals some reliable test for friends, some way to know their minds, which of them is a true friend and which is not, and each man ought to have two voices, the one a voice of justice, the other whatever he chanced to have, [930] so that the voice that thinks unjust thoughts would be convicted of falsehood by the just voice. And in this way we should never be deceived.
[…]
Oh, the heart of mortals, how far will it go? What limit can be set to hardihood and brazenness? If it grows great in the course of a man’s life, and the man who comes after shall overtop his predecessor [940] in knavery, the gods will have to add another earth to our world to hold the criminal and the vile!

Look at this man! He was born from my loins, and yet he disgraced my bed and is clearly convicted [945] of utter baseness by the dead woman here.
Come, show your face to your father, eye to eye, since in any case I have already involved myself in pollution. Are you, then, the companion of the gods, as a man beyond the common? Are you the chaste one, untouched by evil? [950] I will never be persuaded by your vauntings, never be so unintelligent as to impute folly to the gods. Continue then your confident boasting, take up a diet of greens and play the showman with your food, make Orpheus your lord and engage in mystic rites, holding the vaporings of many books in honor. [955] For you have been found out. To all I give the warning: avoid men like this. For they make you their prey with their high-holy-sounding words while they contrive deeds of shame.
She is dead. Do you think this will save you? This is the fact that most serves to convict you, villainous man. [960] For what oaths, what arguments, could be more powerful than she is, to win you acquittal on the charge?
[…]
And so now–but why do I wage this contest against your speech when this corpse, witness most reliable, lies near?

Hippolytus
I have said all else, one more point remains. If I had a witness to what manner of man I am and if I were pleading my case while she was still alive, your careful investigation would have discovered in very truth who the guilty party is. [1025] As things stand, I swear by Zeus, god of oaths, and by the earth beneath me that I never put my hand to your wife, never wished to, never had the thought. May I perish with no name or reputation [citiless, homeless, wandering the earth an exile] [1030] and may neither sea nor earth receive my body when I am dead if I am guilty! What the fear was that made her take her life I do not know, for I am not at liberty to speak further. Virtue she showed, though she did not possess it,]while I who had it did not use it well.

Chorus Leader
You have made a sufficient rebuttal of the charge against you by giving your oath in the name of the gods, which is no slight assurance.

Theseus
Is this man not a chanter of spells and a charlatan? He is confident that by his calm temper [1040] he will overmaster my soul though he has dishonored the father who begat him.
[…]
Hippolytus
[1055] Will you not examine my oath and sworn testimony or the words of seers? Will you banish me without a trial?

Theseus
There’s no divinatory chanciness about this tablet, and its accusation against you deserves my trust.
[…]
The messenger
I am, I know, a slave of your house, my lord,[1250] but I shall never have the strength to believe that your son was guilty, not even if the whole female sex should hang themselves and fill with writing (grammatôn) all the pine-wood that grows upon Mount Ida. For I know that he was good..

980518

La surprise d’Augustin: argument

Il est un topos qui figure dans toute histoire de la lecture digne de ce nom, depuis qu’en … Nöldeke en fit l’invention, le récit que fait Augustin au livre 6 des Confessions de sa surprise lorsqu’il découvrit que l’évêque Ambroise lisait en silence. De cette surprise on tira que la lecture silencieuse était une invention tardive et qu’elle avait été ignorée de l’antiquité classique, grecque comme romaine.

Ainsi, entre l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie, la lecture silencieuse venait occuper sa place dans la série des inventions et mutations des technologies dont l’étude a pris récemmment le nom de médiologie. Il y avait dans ce type quelque chose de profondément satisfaisant pour les tendances intellectuelles du siècle dernier.

(dans l’avion)

Du lisible au visible / Ivan ILLICH.- Paris : Cerf, 1991.

INTRODUCTION
Le livre n'est plus aujourd'hui la métaphore clef de l'époque : l'écran a pris sa place. Le texte alphabétique n'est plus que l'une des nombreuses manière d'encoder quelque chose que l'on appelle désormais le "message". Rétrospectivement, la combinaison de ces éléments qui, de Gutenberg au transistor, avaient nourri la culture du livre apparaît comme une singularité de cette période unique et spécifique d'une société : la société occidentale. Cela en dépit de la révolution du livre de poche, du retour solennel à la lecture publique des poètes, et de la floraison parfois magnifique de publications alternatives réalisées chez soi. (9)

Avec Georges Steiner, je rêve qu'en-dehors du système éducatif qui assume aujourd'hui des fonctions totalement différentes il puisse exister quelque chose comme des maisons de lecture, proches de la yeshiva juive, de la medersa islamique ou du monastère, où ceux qui découvrent en eux-mêmes la passion d'une vie centrée sur la lecture pourraient trouver le conseil nécessaire, le silence et la complicité d'un compagnonage discipliné, nécessaires à une longue initiation dans l'une ou l'autre des nombreuses "spiritualités" ou styles de célébration du livre. (9)

je décris et j'interprète une avancée technologique qui se produisit autour de 1150, trois cents ans avant l'usage des caractères mobiles. Cette avancée consista dans la combinaison de plus d'une douzaine d'inventions et d'aménagements techniques par lesquels la page se transforma de partition en texte. Ce n'est pas l'imprimerie, comme on le prétend souvent, mais bien ce bouquet d'inventions, douze générations plus tôt, qui constitue le fondement nécessaire de toutes les étapes par lesquelles la culture du livre a évolué depuis lors. Cette collection de techniques et d'usages a permis d'imaginer le "texte" comme quelque chose d'extrinsèque à la réalité physique de la page. (9)

C7 : DU LIVRE AU TEXTE.
Pendant une vingtaine de générations, nous avons été formés sous son égide. Et je suis moi-même irrémédiablement enraciné dans le sol du livre livresque. L'expérience monastique m'a donné un certain sens de la lectio divina. Mais la réflexion de toute une vie de lectures m'incline à penser que mes efforts pour permettre à l'un des vieux maîtres chrétiens de me prendre par la main pour un pélerinage à travers la page m'ont, au mieux, engagé dans une lectio spiritualis aussi textuelle que la lectio scholastica pratiquée non au prie-Dieu mais devant un bureau. Le texte livresque est mon foyer, et lorsque je dis nous, c'est à la communauté des lecteurs livresques que je pense.

Ce foyer est aujourd'hui aussi démodé que la maison où je suis né, alors que quelques lampes à incandescence commençaient à remplacer les bougies. Un bulldozer se cache dans tout ordinateur, qui promet d'ouvrir des voies nouvelles aux données, substitutions, transformations, ainsi qu'à leur impression instantanée. Un nouveau genre de texte forme la mentalité de mes étudiants, un imprimé sans point d'ancrage, qui ne peut prétendre être ni une métaphore ni un original de la main de l'auteur. Comme les signaux d'un vaisseau fantôme, les chaînes numériques forment sur l'écran des caractères arbitraires, fantômes, qui apparaissent puis s'évanouissent. De moins en moins de gens viennent au livre comme au port du sens. Bien sûr, il en conduit encore certains à l'émerveillement et à la joie, ou bien au trouble et à la tristesse, mais pour d'autres, plus nombreux je le crains, sa légitimité n'est guère plus que celle d'une métaphore pointant vers l'information.

Nos prédécesseurs, qui vivaient solidement insérés dans l'époque du texte livresque, n'avaient nul besoin d'en explorer les débuts historiques. Leur aplomb se fondait sur le postulat structuraliste selon lequel tout ce qui est est d'une certaine façon un texte. Ce n'est plus vrai pour ceux qui sont conscients d'avoir un pied de part et d'autre d'une nouvelle ligne de partage. Ils ne peuvent s'empêcher de se retourner vers les vestiges de l'âge livresque afin d'explorer l'archéologie de la bibliothèque de certitudes dans laquelle ils ont été élevés. La lecture livresque a une origine historique, et il faut admettre aujourd'hui que sa survie est un devoir moral, fondé intellectuellement sur l'appréhension de la fragilité historique du texte livresque. (141)

Friedrich Nietzsche, Jenseits von Gut und Bose, Nr. 247

(Friedrich Nietzsche Samtliche Werke, Kritische Studienausgabe Bd.5 [Munchen 1980] S.190)

Wie wenig der deutsche Stil mit dem Klange und mit den Ohren zu thun hat, zeigt die Thatsache, dass gerade unsre guten Musiker schlecht schreiben. Der Deutsche liest nicht laut, nicht fur’s Ohr, sondern bloss mit den Augen: er hat seine Ohren dabei in’s Schubfach gelege. Der Antike Mensch las, wenn er las — es geschah selten genug — sich selbst etwas vor, und zwar mit lauter Stimme; man wunderte sich, wenn Jemand leise las und fragte sich insgeheim nach Grunden. Mit lauter Stimme: das will sagen, mit all den Schwellungen, Biegungen, Umschlagen des Tons und Wechseln des Tempo’s, an denen die Antike offentliche Welt ihre Freude hatte.

als alle Italiäner und Italiänerin zu singen verstanden
….

Solche Perioden, wie sie bei Demosthenes, bei Cicero vorkommen, zwei Mal schwellend und zwei Mal absinkend und Alles innerhalb Eines Athemzugs: das sind Genüsse für antike Menschen…

In Deutschland aber gab es (…) eingentlich nur Eine Gattung öffentlicher und ungefähr kunstmässiger Rede: das ist die von der Kanzel herab. […] Das Meisterstück der deutschen Prosa ist deshalb billigerweise das Meisterstück ihres grössten Predigers […] Gegen Luther’s Bibel gehalten ist fast alles Übrige nur « Litteratur »…