Fichte, Benny Levy et Getschel Bloch

En écho avec la première citation faite ici me revient ce passage des entretiens AF / BL:

Benny Lévy:

"Fichte l'universaliste veut, comme Mirabeau, "que tous les hommes soient hommes" mais constate que certains hommes, les Juifs, résistent à l'idéal en s'excluant "par le lien le plus fort qu'il y ait dans l'humanité, la religion, de nos banquets, de nos plaisirs, de ce doux échanges de gaieté des coeurs entre eux", et répond à leur separatisme par cette sinistre boutade: "Mais quant à donner aux Juifs des droits civils, je n'en vois pour ma part aucun autre moyen que de leur couper la tête à tous une belle nuit et d'en mettre à la place une autre où il n'y ait plus aucune idée juive." (p. 100)

Au début de l'Etrange défaite, Etienne Bloch, fils de Marc, met en note la traduction (faite en 1941!) d'une lettre en yiddish de l'arrière-grand-père de Marc Bloch, Getschel, "fils de Wolf Bloch", soldat des armées de la République. La lettre est datée de Mayence juin 1793 (mois de Tamuz de l'an 5554). C'est un document précieux et émouvant qui fait revivre un bloc inattendu du passé. Ce qui m'a frappé à première lecture, c'est combien le nom de Dieu rythme le déroulement de l'expression d'une manière qu'on ne retrouverait guère aujourd'hui que chez un musulman. Cette judéité patente n'empêche en rien l'engagement républicain.

Extrait:

"Nous avons été les premiers – les Volontaires, et les Allemands ont ouvert le feu sur nous. (…) Je pense que c'est grâce à vos bonnes actions et à celles de nos ancêtres que nous avons pu y échapper. (…) Je dois vous faire savoir que dans deux villages la population nous a offert de la bière et du pain. Nous n'avons pas pu nous arrêter, car nous avons attaqué avec impétuosité les hauteurs de Mayence. Je n'aurais pas souhaité vous y voir. Et Dieu, que Son Nom soit loué, nous a dirigé sur la bonne voie. Qu'il veuille toujours protéger les Juifs contre tout malheur."

Je sais bien que comparaison n'est pas raison, et que "ce n'est pas pareil", mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a pas mal de nos laïcs qui seraient séduits à l'idée de couper, une belle nuit, la tête de tous nos musulmans et d'y mettre à la place une autre où il n'y ait plus aucune idée musulmane.

Benny Lévy sur la révolution culturelle

in: Le Livre et les livres, p. 58 (cf. billets précédents):

Je dis toujours, lorsque je veux provoquer, que je ne suis pas un « homme cultivé ». J’ai toujours considéré la « culture » comme mon ennemi le plus intime. J’ai voulu être normalien et je l’ai été, mais c’était pour lancer immédiatement le grand programme de révolution culturelle, c’est-à-dire pour déraciner la culture. Pourquoi ai-je été maoïste? Parce que dans la décision en seize points du président Mao Tsé Toung, celui-ci proposait de déraciner le concept de culture. Nihilisme, certes. Mais, lorsque j’ai voulu m’arracher à ce nihilisme, je ne pouvais plus que retourner au Livre. Et je ne pouvais pas m’arrêter au Livre comme simple figure de la culture, la mienne, juive.
(…)
Les livres peuvent être des degrés d’une ascension vers le Livre, la culture peut être une éducation pour la vérité, un propédeutique. Quand j’étudie une guemara, tous les livres que j’ai lus, qui ont compté pour moi, sont convoqués, certes. Mais j’ai vu de mes yeux de grands maîtres qui n’avaient pas besoin de ce circuit pour dire les choses avec la plus grande fécondité. Il n’est pas nécessaire, pour aller au Livre, à sa fécondité, à ses fruits, de passer par la dissémination des livres.

La déplorable affaire du foulard (suppl.)

(Suite de la note du 29) Dans un entretien ultérieur (La Question de l’universel, juillet 2003 – soit au moment où l’affaire du foulard va rebondir et devenir la loi sur le voile) Benny Lévy enfonce le clou en ouverture d’un débat où il ne sera pas question de vêtement:

« Comme vous le savez, le Juif vit à travers les mitsvot. Si l’on est menacé, on peut profaner Chabat, par exemple. Mais la guemara nous dit que par contre, il y a trois choses pour lesquelles on doit sacrifier sa vie: l’idolâtrie (avoda zara), les relations sexuelles prohibées (guilouy arayot) et le meurtre (retsiha). Si l’on m’oblige, sous peine de mort, à transgresser l’une de ces trois interdictions capitales, il y a alors un commandement positif (mitsvat assé) de sacrifier sa vie plutôt que de faire dela. Et puis la guemara ajoute – attention! – : si nous sommes dans une période où le pouvoir des Nations commence à nous persécuter – écoutez bien! – alors, même s’il ne s’agit que de modifier une simple coutume (comme par exemple la façon de nouer un lacet de soulier), il faut de sacrifier – il faut sacrifier sa vie! Il y a un élément proprement juif qui est fixé dans ce soulier des autres. Dans ce cas donc, il faut y aller, il faut résister, parce que c’est toute la yaadout, l’être juif qui est en jeu, comme Rachi l’explique sur place, parce que le lacet de soulier, ce petit vêtement, la petite kippa, c’est tout simplement le tenant-lieu de tout le reste. Et toujours le Juif de la Torah sera vu comme un type bourré de vêtements hétéronomes par rapport au déshabillé général (…) Il faut tout faire pour ne pas arriver à une situation où l’on se trouverait, même de loin, en position de devoir sacrifier pour défendre la yaadout, l’être juif que concentre la kippa. Attention, c’est de la dynamite cette histoire! Faites attention! Mieux vaut, si c’est possible, s’écarter. » (pp 87-88)

La déplorable affaire du foulard (entretien Alain Finkielkraut et Benny Lévy, 18 mars 1990)

in: Le Livre et les livres: Entretiens sur la laïcité / Alain Finkielkraut et Benny Lévy.- Verdier, 2006

pp.19-21:

« Soit le premier moment, le moment grec -Yavan en hébreu – de la laicité. (…) une parole qui implique l’accord des interlocuteurs se substitue à la parole efficace des anciens. (…)
Socrate tenta l’impossible: dire une parole qui cherchait le consentement de l’interlocuteur tout en réservant les signes venus du Dieu: une parole qui accepte l’épreuve de la mathématique, forme la plus haute de la rationalité, et toute entière soumise à la voix du Dieu. Socrate ne faisait pas de politique, au sens où l’entendaient les déjà laïcs politiques de l’époque. Socrate fut mis à mort par la cité démocratique.
La pensée d’Israël peut rencontrer le témoin de cet impossible: un logos qui accompagne l’indicibilité venue du Dieu – de l’Un, dira Platon, nom dépouillé pour le Dieu. Elle le peut parce que tout son travail tient dans l’acharnement à susciter de la dicibilité, de la pensée (…) aller de la décision du katouv – de l’écrit – à la pensée, sans cesse. La chance du Juif: cet effort ne requiert pas de rupture parricide avec la parole des Anciens. »

[2e mouvement chrétien > humaniste:]

« si l’évêque au treizième siècle voulait convertir le Juif, l’homme du dix-huitième siècle voudra le régénérer… »
« Cette notion de droit, expression adéquate du processus de sécularisation, présente deux aspects: un aspect (…) à majuscule et puis un aspect à minuscule. »

p. 23:

« L’émancipation a ainsi permis l’acquisition de propriétés du corps qui pouvaient cruellement manquer aux Juifs pour étudier en paix. Don (hesed) venu d’en haut, comme Ezra le scribe le disait des améliorations apportées au sein de l’exil par le pouvoir perse. »

[En gros le thème du livre est l’opposition entre l’aspect à majuscule, la laïcité à la française, fin en soi, prônée par AF, et l’aspect à minuscule, à l’anglo-saxonne, qui n’est pas un fin en soi mais le moyen, pour BL, pour le Juif de pratiquer son judaïsme.]

Sur l’affaire du foulard:

pp. 32-33:

« ‘Monde commun fondé sur la culture’: c’est cela même que les Maîtres d’Israël ont en vue quand ils nous mettent en garde contre les modes d’existence dans les Nations. Autant l’on peut comprendre qu’on habite, avec toute la force que ce mot suggère, la langue française, et donc, sans doute, les plus grands des livres où cette langue se recueille, autant l’on doit se méfier de toute notion d’identité, qui plus est quand ce sont les Juifs qui prétendent le promouvoir. (…) Voici qu’à Nice, ou dans d’autres lycées, on demande à des Juifs qui ne venaient pas le Chabat, de venir en classe. Le plus clair résultat pratique que je vois dans cette affaire, ce sont des avantages, comme tu dis – moi j’aimerais mieux dire: des propriétés du corps juif – qui sont un petit peu maltraités. (…)
Et tout cela pourquoi? Si vous aviez des renseignements précis (mais j’en doute, connaissant et la république des lettres et les journaux) sur les manoeuvres de groupuscules islamistes de nature iranophile dans le lycée de Creil, il fallait alors faire une affaire précise sur ce lycée-là. Mais non! il a fallu monter avec les grosses majuscules: l’Ecole, la République, l’Identité française. »

(voir note supplémentaire)

L’Etrange défaite / Marc Bloch

(in: L'Histoire, la Guerre, la Résistance.– Quarto, Gallimard, 2006. p. 549)Un trait, entre tous décisif, oppose la civilisation contemporaine à celles qui l'ont précédée: depuis le début du XXe siècle, la notion de distance a radicalement changé de valeur. La métamorphose s'est produite, à peu près, dans l'espace d'une génération et, si rapide qu'elle ait été, elle s'est trop bien inscrite, progressivement, dans nos moeurs, pour que l'habitude n'ait pas réussi à en masquer, quelque peu, le caractère révolutionnaire. (…) Les Allemands ont fait une guerre d'aujourd'hui, sous le signe de la vitesse. Nous n'avons pas seulement tenté de faire, pour notre part, une guerre de la veille ou de l'avant-veille. Au moment même où nous voyions les Allemands mener la leur, nous n'avons pas su ou pas voulu en comprendre le rythme, accordé aux vibrations accélérés d'une ère nouvelle.

Marc Bloch cite en note Les Routes et le Trafic commercial dans l'Empire romain / Charlesworth: "Les hommes doivent aujourd'hui prendre leurs résolutions avec une promptitude qui eût stupéfié nos aïeux."

plus loin (p. 631):

La curiosité manquait à ceux-là mêmes qui auraient été en position de la satisfaire. Comparez ces deux journaux quasi homonymes: The Times et Le Temps. Les intérêts, dont ils suivent, l'un et l'autre, les ordres, sont de nature semblable; leurs publics, des deux côtés, aussi éloignés des masses populaires; leur impartialité, également suspecte. Qui lit le premier, cependant, en saura toujours, sur le monde, tel qu'il est, infiniment plus que les abonnés du second. (…) La misère de nos bibliothèques municipales a été maintes fois dénoncée. (…) On m'a raconté que, dans une commission internationale, notre délégué se fit moquer, un jour, par celui de la Pologne: de presque toutes les nations, nous étions les seuls à ne pas pouvoir produire une statistique sérieuse des salaires. Nos chefs d'entreprises ont toujours mis leur foi dans le secret, favorable aux menus intérêts privés, plutôt que dans la claire connaissance, qui aide l'action collective. Au siècle de la chimie, ils ont conservé une mentalité d'alchimistes. (…) Le pis est que cette paresse de savoir entraîne, presque nécessairement, à une funeste complaisance envers soi-même. J'entends, chaque jour, prêcher par la radio, le "retour à la terre". (…) Ces bucoliques avis, pourtant, ne sont pas exclusivement choses d'aujourd'hui. Toute une littérature de renoncement, bien avant la guerre, nous les avait rendus déjà familiers. Elle stigmatisait l'"américanisme". Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l'amabilité en même temps que la force secrète d'une société qu'elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé. (…) Or, ayons le courage de nous l'avouer, ce qui vient d'être vaincu en nous, c'est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l'oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes… (…) Nous serons perdus, si nous nous replions sur nous-mêmes; sauvés, seulement, à condition de travailler durement de nos cerveaux, pour mieux savoir et imaginer plus vite.

Lecture: L’Etrange défaite / Marc Bloch

Cette semaine j'ai enfin lu l'Etrange défaite de Marc Bloch, le bilan qu'il fait, en 1940, de la défaite. C'est un (petit) livre que j'avais envie de lire depuis assez longtemps déjà et l'occasion m'en a été donnée par la publication d'un recueil d'oeuvres "politiques" de Marc Bloch chez Quarto (L'Histoire, la Guerre, la Résistance.- Quarto, Gallimard, 2006) cette année et par la présentation qui en a été faite la semaine dernière aux "lundis de l'histoire" par son éditeur Annette Becker.

L'application que je n'ai pu m'empêcher de faire, pendant l'écoute, à notre présent m'a fait froid dans le dos (on peut juger si j'erre à la lecture de quelques extraits).

Marc Bloch dit quelque part vers la fin de son livre:

"Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération." (p. 646)

J'ai d'abord lu ça avec un peu de scepticisme et en me disant que selon ce critère je suis un piètre compreneur de l'histoire de France (ce qui n'est peut-être pas faux): il me faudrait pas mal de mise en scène pour me faire vibrer à l'un ou l'autre de ces évènements. Et puis je me suis rappelé le sondage récent, au plus fort de l'affaire du CPE: 83% des Français attendaient un acte du Président de la République ("les grenouilles veulent un roi" me suis-je dit méchamment). A quoi j'ai superposé les ferveurs manifestives simultanées. Ne serait-ce pas là une dualité fondamentale de notre être national? Le Front Populaire et la dédition à Pétain au temps de Marc Bloch?

« Get up and do something useful » (Confucius chez Pound)

Canto 13:

Kong marcha
     le long du temple dynastique
et pénétra dans le bois de cèdres,
     et puis sortit vers l’aval de la rivière,
Et avec lui Qiu Chi
     et Tian qui parlait bas
Et « nous sommes méconnus » dit Kong,
« Tu vas te mettre à l’art du char?
« Alors tu seras connu,
« Ou peut-être moi je devrais me mettre au char, ou de tir à l’arc?
« Ou à la pratique du discours public? »
Et Zilu dit, « Je mettrais en bon ordre les défenses. »
Et Qiu dit, « Si j’étais seigneur d’une province
« Je l’ordonnerais mieux que ne l’est celle-ci. »
Et Chi dit, « Je préfèrerais un petit temple de montagne,
« avec des observances bien ordonnées,
     avec une exécution convenable du rituel. »
Et Tian dit, avec la main sur les cordes du luth
La sourde résonnance continuant
     après que sa main avait laissé les cordes,
Et le son monta comme de la fumée, sous les feuilles,
Et il regarda le son:
     « Le vieux trou d’eau,
« et les garçons sautant des planches,
« Ou assis dans les buissons jouant de leurs mandolines. »
     Et Kong sourit à tous également.
Et Zangxie désira savoir:
     « Lequel d’entre eux a répondu correctement? »
Et Kong dit, « Ils ont tous répondu correctement,
« C’est-à-dire, chacun selon sa nature. »
Et Kong leva sa canne vers Yuanrang,
     Yuanrang étant son aîné,

C’est que Yuanrang était assis au bord de la route prétendant
     recevoir la sagesse.
Et Kong dit
     « Vieux fou que tu es, arrête avec ça,
« Lève-toi et fais quelque chose d’utile. »
     Et Kong dit
« Respecte les facultés d’un enfant
« Depuis le moment où il inhale l’air pur,
« Mais un homme de cinquante ans qui ne sait rien
     ne mérite aucun respect. »
Et « Quand le prince a rassemblé autour de lui
« Tous les savants et les artistes; ses richesses auront été bien employées »
Et Kong dit, et écrit sur les feuilles bo:
     Si un homme n’a pas d’ordre en lui
Il ne peut mettre de l’ordre autour de lui;
Et si un homme n’a pas d’ordre en lui
Sa famille n’agira pas de façon ordonnée,
     Et si le prince n’a pas d’ordre en lui
Il ne peut mettre de l’ordre dans ses domaines.
Et Kong donna les mots « ordre »
et « déférence fraternelle »
Et ne dit rien de la « vie après la mort ».
Et il dit
     « N’importe qui peut agir avec excès,
« Il est facile de lancer au-delà de la marque,
« Il est difficile de se tenir fermement au milieu. »

Et ils dirent: Si un homme commet un meurtre
     Son père doit-il le protéger, et le cacher?
Et Kong dit:
     « Il doit le cacher.

Et Kong donna sa fille à Gongchang
     Bien que Gongchang fût en prison.
Et il donna sa nièce à Nanyung
     bien que Nanyung fût sans emploi.
Et Kong dit: « Wang gouverna avec modération,
     « De son temps l’Etat était bien tenu,
« Et même moi je peux me rappeler
« Un temps lorsque les historiens laissaient des blancs dans leurs écrits,
« Je veux dire, pour les choses qu’ils ignoraient,
« Mais cette époque semble en train de passer,
Un temps lorsque les historiens laissaient des blancs dans leurs écrits,
Mais cette époque semble en train de passer. »
Et Kong dit, « Sans caractère vous serez
     « incapable de jouer de cet instrument
« Ou d’exécuter la musique appropriée pour les Odes.
« Les fleurs d’abricotier
     « volent de l’est vers l’ouest,
« Et j’ai essayé d’empêcher leur chute. »

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The Wisdom of Crowds – Wikipedia, the free encyclopedia

The Wisdom of Crowds – Wikipedia, the free encyclopedia:

"The Wisdom of Crowds: Why the Many Are Smarter Than the Few and How Collective Wisdom Shapes Business, Economies, Societies and Nations, first published in 2004, is a book written by James Surowiecki about the aggregation of information in groups, resulting in decisions that, he argues, are often better than could have been made by any single member of the group. The book presents numerous case studies and anecdotes to illustrate its argument, and touches on several fields, primarily economics and psychology.

The opening anecdote relates Francis Galton's surprise that the crowd at a county fair accurately guessed the weight of an ox when their individual guesses were averaged (the average was closer to the ox's true weight than the estimates of most crowd members, and also closer than any of the separate estimates made by cattle experts)."

Nietzsche, le nihilisme, la musique

Je cherche dans Nietzsche (et trouve – post à venir) de quoi éclairer mon scepticisme quant à l'affirmation de Jean-Pierre Faye (Le Piège, p. 124) qu'il y aurait chez lui (N.), dans le fragment du 10 juin 1887, la réfutation précise du Nietzsche heideggerien. Parce qu'il me semble à moi que le tournant anti-métaphysique causé chez Heidegger par la mise en cause du recteur Krieck (cf. post récent) se fait sur fond de nietzschéisme: l'interpellation du recteur K. se fait au nom d'un nietzschéisme implicite et la réponse de Heidegger est de se faire, quant à la métaphysique, plus nietzschéen que Nietzsche (faisant de celui-ci le dernier métaphysicien). Que ces nietzschéismes soient trahisons de Nietzsche lui-même, cela va sans dire, c'est vrai de tout nietzschéisme.

Ce qui me frappe à nouveau, à me remettre à lire dans Nietzsche après un assez long intervalle, c'est combien cette pensée est héroïque, admirable, nécessaire et combien elle est dangereuse dès qu'on est tenté de l'arrêter, en d'autres termes que N. est un maître dans la pratique de la pensée et qu'il ne doit jamais l'être dans la théorie, qu'il ne faut jamais faire de N. une autorité. Il est toujours possible de trouver dans le foisonnement de la pensée et des écrits de Nietzsche de quoi soutenir une position et son inverse.

Ainsi trouvé-je ce fragment que je ne peux m'empêcher de copier ici avec malice pour mettre un contrepoint à l'émission de l'autre jour où Clément Rosset (A voie nue, descendre sur le résumé de l'émission de vendredi) se revendiquait du grand moustachu pour faire l'éloge de la musique comme moment de l'assomption joyeuse du tragique indépassable de la réalité:

"La musique et ses dangers, – sa griserie, son art de susciter des états chrétiens, et surtout ce mélange de sensualité transposée et de frénésie de prière (François d'Assise) – va la main dans la main avec l'impureté de l'intellect et l'exaltation du coeur: brise la volonté, surexcite la sensibilité, les musiciens sont lubriques." (Gallimard, Mp XVII 3b, 7 [65,5], t. XII, p. 309, sans doute écrit à Nice)

Darwinisme, encore (2)

Vendredi dernier, Julie Clarini était entourée de deux sociologues et de deux chercheurs de l’Inserm pour nous parler de Darwin, ou plutôt nous expliquer comment il faut comprendre Darwin. L’incroyable dogmatisme déployé autour de ça, essentiellement pour nous expliquer que la vérité du darwinisme, c’est l’expulsion de la finalité et du sens non seulement de la science de l’évolution mais de toute vision du monde, m’a fait réagir tout de suite par un post que j’ai préféré ensuite, à cause de son style gourdement scolaire, reléguer dans le blog-note.

Je préfère ici, puisque, comme le professeur Kupiec nous le dit, « Il faut lire l’Origine des Espèces, parce qu’on en parle beaucoup plus qu’on ne le lit … », et parce que je peux qu’abonder dans ce sens (il se trouve que j’ai acquis récemment, par eBay, une édition de 1902, & qu’à y lire j’ai été ébloui par le style), je préfère, dis-je, rappeler ici les dernières lignes de ce livre:

There is grandeur in this view of life, with its several powers, having been originally breathed by the Creator into a few forms or into one; and that, whilst this planet has gone circling on according to the fixed law of gravity, from so simple a beginning endless forms most beautiful and most wonderful have been, and are being evolved.

(contexte, remarque et traduction ici.)

Je ne peux évidemment soupçonner le professeur Kupiec de n’avoir pas lu ces lignes, je peux cependant lui supposer l’écoute sélective.

Pour montrer que le darwinisme n’est pas incompatible avec un certain sentiment de l’excellence particulière de l’être humain, j’ai ajouté un extrait de « The Descent of Man ».

(J’entends bien ce qu’objecteraient les savants à qui on donnerait ces extraits pour preuve de la contradiction entre leur darwinisme et celui de Darwin: que ce qui est ou semble finaliste ou anthropocentriste chez Darwin s’explique, par l’époque, par la pression sociale ou par les limites extra-scientifiques de l’auteur, j’entends bien qu’ils expliqueraient qu’ils comprennent mieux Darwin que Darwin, et pourquoi pas? mais on pourrait attendre néanmoins un peu de retenue dans le dogmatisme, de bienveillance à l’égard de ceux qui comme Darwin n’aperçoivent pas l’évidente nécessité des conséquences métaphysiques du darwinisme, bref qu’ils modèrent un peu le grand seigneur de leur ton.)