« Make it new », Pound et le passé (Davenport)

Guy Davenport (Persephone’s Ezra in The Geography of the Imagination, p. 151):

Selon l’appréhension spatiale que Pound avait du temps, le passé est ici, maintenant; son invisibilité est notre aveuglement et non son absence. Le 19e siècle a posé toute chose contre l’échelle du temps et découvert que tout comportement à l’intérieur de la progression monolinéaire du temps était évolutif. Le passé était un cimetière, un musée. Ce fut la détermination de Pound que de défaire cette configuration du temps et de l’histoire, de traiter ce qui était devenu un monde de fantômes comme un monde éternellement présent.

Le silence d’Ezra Pound (Guy Davenport)

Connaissez-vous Guy Davenport? Moi non plus (je suppose une réponse négative: si vous l’aviez connu, vous en auriez parlé!), jusqu’ il y a peu. Jusqu’à ce que je commande The Geography of the Imagination, attiré par le titre puis confirmé par une rapide enquête sur l’auteur[1] (je ne peux pas me rappeler le maillon précédent, ce qui m’a mis le nez sur ce titre).

Pas déçu: 40 essais courts et lumineux.

Exemple:

« Il [Ezra Pound] pouvait passer des journées entières sans dire un mot.

Une douce soirée d’août, après que nous soyons tous allé nager et que miss [Olga] Rudge[2] nous aient invités, le cinéaste Massimo Bacigalupo, l’archéologue Steve Diamant et moi, à diner avec elle et Pound dans leur trattoria favorite sur les collines de San Ambrogio, le vieux poètes brisa des heures et des heures de silence pour dire: « Il existe une pie en Chine qui peut retourner un hérisson et le tuer. »

Le silence était à présent le nôtre. Miss Rudge, maîtresse en toutes circonstances de la situation, reprit alors: « Où donc« , rit-elle, « avez-vous trouvé quelque chose d’aussi érudit? »

« Dans le dictionnaire de Giles[3]« , dit-il, avec une étincelle de malice dans les yeux. Puis il me regarda, et retourna dans son silence jusqu’une bonne heure plus tard, au dessert, lorsqu’il dit: « S’il y a une chose que vous ne devez pas commander ici, c’est le café. »

La pie chinoise, dans mon souvenir, garda son secret jusqu’au lendemain. Steve, Massimo et moi l’élucidâmes, avec l’aide de miss Rudge. Trois jours avant j’avais donné à Pound une copie de ma traduction d’Archiloque. C’était au fragment sur le Hérisson et le Renard qu’il avait fait allusion, et c’était sa façon de reconnaître qu’il avait lu la traduction. Il l’avait lue à miss Rudge, et nous apprîmes ainsi que le silence s’interrompait la nuit, lorsqu’il aimait lire à voix haute. »

L’anecdote est tiré d’un essai de 1973, « Ezra Pound 1885-1972 », une sorte de tombeau d’Ezra Pound, court de 8 pages dans le recueil que j’ai sous les yeux, où je trouve les éclaircissements synthétiques les plus remarquables sur l’entreprise de Pound et sur sa vie.

notes:

  1. http://en.wikipedia.org/wiki/Guy_Davenport
  2. http://en.wikipedia.org/wiki/Olga_Rudge
  3. http://en.wikipedia.org/wiki/Herbert_Giles

Les babouins lecteurs (lecture et langage) 2/2

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

(L’illustration est tirée de l’article: Orthographic Processing in Baboons (Papio papio) / Jonathan Grainger, Stéphane Dufau, Marie Montant, Johannes C. Ziegler, and Joël Fagot.- Science 13 April 2012 sur lequel je reviens dans ce billet.)

En ouverture de son livre, au moment de poser la problématique de sa recherche, Stanislas Dehaene paraît bien être dans la ligne aristotélicienne, dont il traduirait la suite logique parole > écriture dans les termes chronologiques de l’évolution darwinienne:

« Notre capacité d’apprendre à lire pose une curieuse énigme, que j’appelle le paradoxe de la lecture: comment se peut-il que notre cerveau d’Homo sapiens paraisse finement adapté à la lecture, alors que cette activité, inventée de toutes pièces, n’existe que depuis quelques milliers d’années? » (Les Neurones de la lecture, p.24)

Il m’a cependant semblé trouver dans ses résultats de quoi contester la séquence aristotélicienne.

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Les babouins lecteurs (lecture et langage) 1/2

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

Il vient de paraître dans Science les résultats des travaux d’une équipe de chercheurs marseillais sur les capacités de lecture des babouins[1].

« Les capacités de lecture des babouins »! On est habitués aux discussions et polémiques touchant les aptitudes linguistiques ou pré-linguistiques des grands singes (apes) mais la lecture! les babouins!

La note de vulgarisation du site de mce.tv par quoi je suis arrivé à cet article (et où j’ai pris l’illustration de ce billet) annonce même: « Des babouins de Guinée capable de lire des mots comme dans « La planète des singes » ».

Sensationnalisme journalistique: les babouins de Guinée sont loin de lire des livres, « comme dans La Planète des singes », et si l’article original parle d’orthographe (« Orthographic Processing in Baboons »), il ne s’agit pas de l’orthographe au sens courant. Le mot prend ici un sens particulier, pertinent dans le domaine des études sur les processus neuronaux de la lecture, à savoir la capacité d’identifier les lettres individuelles et de traiter leurs positions dans un mot[2]. Il n’en reste pas moins que les résultats de l’équipe marseillaise sont passionnants et qu’ils remettent en cause les idées reçues sur le rapport entre le langage et la lecture.

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Les babouins lecteurs (lecture et langage) 1/2

Les babouins lecteurs (lecture et langage) 1/2.

Roland Barthes: deux régimes de lecture (Le Plaisir du Texte, 1973)

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

source: http://en.wikipedia.org/wiki/File:RolandBarthes.jpg

(Les deux régimes de lecture que Barthes oppose ici correspondent à deux types de textes littéraires (et donc ne concernent que la lecture littéraire, à l’exclusion de la lecture utilitaire, d’information, ou la lecture d’étude, etc.): le texte de plaisir et le texte de jouissance. En simplifiant à l’extrême[1]: le premier est du côté de la culture bourgeoise, le second de celui sa destruction. Le texte de Proust est ici pris comme exemple de texte de plaisir (peut-être faut-il y reconnaître une lointaine fidélité à Sartre qui, Antoine Compagnon le rappelle, condamnait décidément Proust comme modèle de l’écrivain bourgeois). L’opposition a sans doute un peu vieilli et l’assignation systématique d’un régime de lecture à un type de texte littéraire pourrait être contestée depuis le texte de Barthes lui-même mais l’analyse des régimes d’attention à l’œuvre dans la lecture littéraire garde en tous cas toute son acuité, comme la distinction entre l’attention portée à l’énoncé et celle portée à l’énonciation sa fécondité heuristique.)

Bords[2], p.14:

…le récit le plus classique (un roman de Zola, de Balzac, de Dickens, de Tolstoï) porte en lui une sorte de tmèse[3] affaiblie : nous ne lisons pas tout avec la même intensité de lecture; un rythme s’établit, désinvolte, peu respectueux à l’égard de l’ intégrité du texte; l’avidité même de la connaissance nous entraîne à survoler ou à enjamber certains passages (pressentis « ennuyeux ») pour retrouver au plus vite les lieux brûlants de l’anecdote (qui sont toujours ses articulations: ce qui fait avancer le dévoilement de l’énigme ou du destin): nous sautons impunément (personne ne nous voit) les descriptions, les explications, les considérations, les conversations; nous sommes alors semblables à un spectateur de cabaret qui monterait sur la scène et hâterait le strip-tease de la danseuse, en lui ôtant prestement ses vêtements, mais dans l’ordre, c’est-à-dire: en respectant d’une part et en précipitant de l’autre les épisodes du rite (tel un prêtre qui avalerait sa messe). La tmèse, source ou figure du plaisir, met ici en regard deux bords prosaïques; elle oppose ce qui est utile à la connaissance du secret et ce qui lui est inutile; (…) l’auteur ne peut la prévoir : il ne peut vouloir écrire ce qu’on ne lira pas. Et pourtant, c’est le rythme même de ce qu’on lit et de ce qu’on ne lit pas qui fait le plaisir des grands récits : a-t-on jamais lu Proust, Balzac, Guerre et Paix, mot à mot ? (Bonheur de Proust: d’une lecture à l’autre, on ne saute jamais les mêmes passages.)

(…)

D’où deux régimes de lecture : l’une va droit aux articulations de l’anecdote, elle considère l’étendue du texte, ignore les jeux de langage (si je lis du Jules Verne, je vais vite: je perds du discours, et cependant ma lecture n’est fascinée par aucune perte verbale — au sens que ce mot peut avoir en spéléologie[4]); l’autre lecture ne passe rien; elle pèse, colle au texte, elle lit, si l’on peut dire, avec application et emportement, saisit en chaque point du texte l’asyndète[5] qui coupe les langages — et non l’anecdote: ce n’est pas l’extension (logique) qui la captive, l’effeuillement des vérités, mais le feuilleté de la signifiance; (…). Or paradoxalement (tant l’opinion croit qu’il suffit d’aller vite pour ne pas s’ennuyer), cette seconde lecture, appliquée (au sens propre), est celle qui convient au texte moderne, au texte-limite. Lisez lentement, lisez tout, d’un roman de Zola, le livre vous tombera des mains; lisez vite, par bribes, un texte moderne, ce texte devient opaque, forclos à votre plaisir: vous voulez qu’il arrive quelque chose, et il n’arrive rien; car ce qui arrive au langage n’arrive pas au discours: ce qui « arrive », ce qui « s’en va », la faille des deux bords, l’interstice de la jouissance, se produit dans le volume des langages, dans l’énonciation, non dans la suite des énoncés : ne pas dévorer, ne pas avaler, mais brouter, tondre avec minutie, retrouver, pour lire ces auteurs d’aujourd’hui, le loisir des anciennes lectures: être des lecteurs aristocratiques.

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  1. Le Plaisir du Texte ,s’il s’est déposé dans nos mémoires, dans ma mémoire depuis le début des années 70, depuis le temps de ma première lecture, peu après sa publication, comme la défense et illustration du texte d’avant-garde, se révèle à ma relecture d’aujourd’hui beaucoup plus complexe, peut être compris comme une stratégie oblique de sortie de l’avant-gardisme politico-littéraire.
  2. Le Plaisir du Texte est organisé selon un principe discret: en fin du livre on trouve une liste de mots suivis de numéros qu’on prend, la liste étant arrangée alphabétiquement, pour un index avant de se rendre compte que les numéros de page se suivent eux-mêmes selon l’ordre arithmétique et qu’on a là la table des matières d’un livre organisé comme un dictionnaire, une suite alphabétique d’articles mais dont les entrées sont cachées. En sorte que ce qu’on a lu comme un essai séquentiel, se révèle, à la fin seulement, comme un recueil de fragments (on sait que Barthes travaillait à partir de fiches). Et sous ce livre qui traite de régimes d’écriture court, presque clandestinement, un régime original d’écriture (où comprendre la composition du livre aussi bien que la production de phrases).
  3. notion rhétorique et grammaticale: écart, rupture de syntaxe par intercalation, en particulier entre un affixe et la partie du mot qui porte la racine. Voir: Barthes Roland. L’ancienne rhétorique. In: Communications, 16, 1970. Recherches rhétoriques. pp. 174, note 1, qui éclaire également le début de cet « article » (Sade)
  4. « Une perte est une ouverture par laquelle un cours d’eau devient souterrain. Celui-ci réapparaîtra à l’air libre par une résurgence. »
  5. « suppression des liens logiques et des conjonctions dans une phrase »

Proust: phénoménologie d’une lecture

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

Attribution CC Share Alike / by Wolf Gang

(Depuis Barthes[1] la Recherche est généralement comprise comme l’histoire d’un avènement à l’écriture, cependant, c’est sur l’expérience de la lecture qu’elle s’ouvre [2], comme si une histoire d’écriture ne pouvait que se fonder dans une histoire de lecture.

Le long passage, cité ici, se trouve aussi dans Du côté de chez Swann, au milieu de Combray 2. Si la dimension qu’on appelle aujourd’hui « sociale » de lecture est bien présente, du côté de la recommandation[3], il s’agit bien ici d’une lecture individuelle[4], immersive et livresque (plus précisément ici littéraire). On remarquera peut-être une saveur platonicienne à ce passage, laquelle pourrait être comprise comme un index pointant vers l’intempestivité (contemporaine) de ce mode de lecture.)

Illustration Wolf Gang sur Flickr – CC Share alike

… ne voulant pas renoncer à ma lecture, j’allais du moins la continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en sparterie et en toile au fond de laquelle j’étais assis et me croyais caché aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite à mes parents.

Et ma pensée n’était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond de laquelle je sentais que je restais enfoncé, même pour regarder ce qui se passait au dehors? (…) Dans l’espèce d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. Car, même si je l’avais acheté à Combray, en l’apercevant devant l’épicerie Borange, (…), c’est que je l’avais reconnu pour m’avoir été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée.

Après cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exécutait d’incessants mouvements du dedans au dehors, vers la découverte de la vérité, venaient les émotions que me donnait l’action à laquelle je prenais part, car ces après-midi-là étaient plus remplis d’événements dramatiques que ne l’est souvent toute une vie. C’était les événements qui survenaient dans le livre que je lisais; il est vrai que les personnages qu’ils affectaient n’étaient pas « réels », comme disait Françoise. Mais tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou l’infortune d’un personnage réel ne se produisent en nous que par l’intermédiaire d’une image de cette joie ou de cette infortune; l’ingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans l’appareil de nos émotions, l’image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif. (…) La trouvaille du romancier a été d’avoir l’idée de remplacer [les] parties impénétrables à l’âme par une quantité égale de parties immatérielles, c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler. Qu’importe dès lors que les actions, les émotions de ces êtres d’un nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons faites nôtres, puisque c’est en nous qu’elles se produisent, qu’elles tiennent sous leur dépendance, tandis que nous tournons fiévreusement les pages du livre, la rapidité de notre respiration et l’intensité de notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état, où comme dans tous les états purement intérieurs toute émotion est décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception ; (ainsi notre cœur change, dans la vie, et c’est la pire douleur ; mais nous ne la connaissons que dans la lecture, en imagination : dans la réalité il change, comme certains phénomènes de la nature se produisent assez lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de ses états différents, en revanche, la sensation même du changement nous soit épargnée).

Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, venait ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se déroulait l’action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence que l’autre, que celui que j’avais sous les yeux quand je les levais du livre. C’est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d’un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de scieries et où, au fond de l’eau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson : non loin montaient le long de murs bas des grappes de fleurs violettes et rougeâtres. Et comme le rêve d’une femme qui m’aurait aimé était toujours présent à ma pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux courantes ; et quelle que fût la femme que j’évoquais, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres s’élevaient aussitôt de chaque côté d’elle comme des couleurs complémentaires.

Ce n’était pas seulement parce qu’une image dont nous rêvons reste toujours marquée, s’embellit et bénéficie du reflet des couleurs étrangères qui par hasard l’entourent dans notre rêverie ; car ces paysages des livres que je lisais n’étaient pas pour moi que des paysages plus vivement représentés à mon imagination que ceux que Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. Par le choix qu’en avait fait l’auteur, par la foi avec laquelle ma pensée allait au-devant de sa parole comme d’une révélation, ils me semblaient être – impression que ne me donnait guère le pays où je me trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la correcte fantaisie du jardinier que méprisait ma grand’mère – une part véritable de la Nature elle-même, digne d’être étudiée et approfondie.

Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation d’être toujours entouré de son âme, ce n’est pas comme d’une prison immobile : plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre à l’extérieur, avec une sorte de découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité identique qui n’est pas écho du dehors, mais retentissement d’une vibration interne. (…).

Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de l’air, de ne pas être dérangé par une visite : et, quand une heure sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de l’après-midi était déjà consommé, jusqu’à ce que j’entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et après lequel, le long silence qui le suivait semblait faire commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m’était encore concédée pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui me réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la suite de son héros. Et à chaque heure il me semblait que c’était quelques instants seulement auparavant que la précédente avait sonné (…). Quelquefois même cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la dernière ; il y en avait donc une que je n’avais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi ; l’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du silence. Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose – tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour – dans le cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.

Quelquefois j’étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l’après-midi, par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et criant : « Les voilà, les voilà ! » pour que Françoise et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle.

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  1. « On sait que la Recherche du temps perdu est l’histoire d’une écriture », in Nouveaux essais critiques, 1972
  2. Très précisément sur l’expérience courante de l’endormissement sur un livre: « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint… »
  3. ou de ce que mon ami Christian Jacomino appelle l' »Instance auctoriale abstraite »
  4. au point que sa description entame une analyse, au sens chimique, du sujet de cette lecture

Sartre sur Proust (Antoine Compagnon)

Antoine Compagnon, « Proust et moi », 1992:

Le Degré zéro date de 1953. On ne répétera jamais assez que ce livre doit s’entendre comme une réplique au Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre, publié dans Les Temps modernes en 1947. Sartre n’aimait pas Proust, ou du moins il lui en voulait du dénouement tout proustien qu’il avait donné à La Nausée, où Roquentin découvrait une rédemption possible dans l’art. Dans la « Présentation des Temps modernes » [1948], Proust était le seul écrivain dont il était question un peu longuement, dans une attaque en règle contre celui en qui Sartre voyait le comble de l’irresponsabilité bourgeoise : «Pédéraste, Proust a cru pouvoir s’aider de son expérience homosexuelle lorsqu’il a voulu dépeindre l’amour de Swann pour Odette ; bourgeois, il présente ce sentiment d’un bourgeois riche et oisif pour une femme entretenue comme le prototype de l’amour : c’est donc qu’il croit à l’existence de passions universelles […]. Proust s’est choisi bourgeois, il s’est fait le complice de la propagande bourgeoise, puisque son œuvre contribue à répandre le mythe de la nature humaine. »
Pour Sartre, Proust est alors l’ennemi absolu, le summum de l’« esprit d’analyse » servant au maintien des privilèges de classe.

Kevin Kelly : « un seul tissu liquide de mots et d’idées… » (2006)

(Reporté depuis Lettrures le 22 août 2021)

Scan this Book (New York Times, mai 2006) / Kevin Kelly (fondateur de Wired), à propos de Google Books:

«… tous les livres dans le monde deviennent un seul tissu liquide de mots et d’idées interconnectés …»

« …all the books in the world become a single liquid fabric of interconnected words and ideas… »

Kevin Kelly

«Une fois numérisés, les livres peuvent être détaillés en pages ou plus finement encore, en extraits (snippets) de page. Ces extraits seront remixés dans des livres recomposés et des étagères virtuelles.

Lorsqu’ extraits, articles et pages de livres seront doués d’ubiquité, mixables et transférables, des utilisateurs pourront gagner du prestige et peut-être des revenus pour avoir composé (curating) une excellente collection ».

« once digitized, books can be unraveled into single pages or be reduced further, into snippets of a page. These snippets will be remixed into reordered books and virtual bookshelves.

Once snippets, articles and pages of books become ubiquitous, shuffle-able and transferable, users will earn prestige and perhaps income for curating an excellent collection. »