Jean-Pierre Dupuy: le catastrophisme éclairé

Jean-Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé, Métaphysique des tsunamis, au Seuil) à l’instant sur FC. C’est très bien, ce qu’il dit, mais ça sent un peu le créneau.

Je résume ce que j’ai compris: il vient des sciences. Il choisit les sciences sociales puis la philosophie par indépendance de pensée (pour fonctionner dans les sciences, il faut admettre toutes une séries de propositions dont des propositions inacceptables – cf. Th. Kuhn). En tant que scientifique de formation, il va plutôt pratiquer une philosophie d’inspiration anglo-saxonne plutôt que la philosophie d’inspiration allemande comme les font les philosophes littéraires (soit l’essentiel des philosophes français). Il va travailler sur les paradoxes des catastrophes, en commençant par la logique de la dissuasion nucléaire, paradoxes qui sont des paradoxes du temps. Même en possession de certitudes objectives, on ne peut croire aux catastrophes annoncées (rupture trop radicale avec le cadre de conception du monde, donc du possible – je suppose; lorsqu’on rationalise cette impossibilité de croire, on met sa confiance dans la techno-science pour résoudre les conditions de la catastrophe future, le problème, c’est que les solutions de la technoscience créent de nouvelles conditions catastrophiques, ex. des nanosciences). Or il est nécessaire de penser selon l’horizon global des catastrophes (ex.: sectoriellement on va se préoccuper du renchérissement, c’est-à-dire de la raréfaction des ressources énergétiques fossiles, or selon l’horizon du réchauffement planétaire, pour éviter la catastrophe climatique, il faudrait n’utiliser qu’un tiers des ressources disponibles, selon cet horizon, donc, on n’est pas dans une logique de la rareté mais dans une logique de la surabondance, que l’économie ne connaît pas). Solution: inscrire la catastrophe comme nécessité, telle qu’on peut considérer qu’elle a déjà eu lieu, c’est à dire nous penser dans l’après-catastrophe, en quelque sorte inverser le temps (histoire de Noé qui prend le deuil de l’humanité qui ne veut pas croire au Déluge). De cette façon, il sera éventuellement possible de produire la prise de conscience qui permettrait d’éviter la catastrophe.

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Création continuée: Yehuda Halevy et R. Haïm de Volozine

R. Yehuda Halévy, Kuzary, III, ii:

Car on ne peut comparer la création à une oeuvre artisanale. L’artisan fabrique la meule, par exemple, il peut la quitter, l’abandonner – elle persistera à fonctionner selon le plan prévu. Le Créateur, par contre, crée tous les organes, Il y dispose des forces, mais Il continue à les activer sans interruption. Si, par la pensée, nous imaginons qu’Il pourrait, ne fût-ce que durant un bref instant, leur retirer sa surveillance et son intervention, le monde entier serait aussitôt anéanti.

cité dans:

Rabbi Haïm de Volozine, l’Âme de la vie, p. 92:

Lorsqu’un homme entreprend la construction d’un bâtiment en bois par exemple, il ne crée pas et ne produit pas le bois par son propre pouvoir. Il se sert d’un bois existant et l’agence dans le plan de sa construction. Lorsqu’il retire sa force du bois encastré dans le bâtiment selon le plan établi, la construction subsiste cependant. Il n’en est pas de même en ce qui concerne Dieu, que son Nom soit béni. De même qu’au moment de la création de l’ensemble des mondes, Il les a créés et les a portés à l’existence par son pouvoir infini, ex nihilo, ainsi depuis, chaque jour et à tout instant vraiment, toute l’énergie de leur être, de leur ordre et de leur subsistance dépend du fait qu’Il veut bien répandre sur eux en permanence un pouvoir et un flux de lumière nouveaux. S’Il retirait d’eux ce pouvoir et ce flux, ne fût-ce que pour un bref instant, les mondes retourneraient au néant et au chaos. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la formule de la prière instituée par les hommes de la Grande Assemblée: « Dans sa bonté Il renouvelle chaque jour, continuellement, l’oeuvre du Commencement. »

Invention de la perspective (Daniel Arasse 2)

Lecture: Histoires de peintures / Daniel Arasse

Que l’invention de la perspective est florentine.

p.60: Il faut savoir qu’à l’époque – c’est Samuel Edgerton qui y a pensé -, Florence est un grand centre de cartographie, et que la relation entre perspective et cartographie est absolument intime. On sait par exemple qu’un médecin, Paolo Toscanelli, auteur d’un traité de perspective et d’un Traité sur les miroirs pour faire apparaître les dragons, a également écrit à Christophe Colomb à partir de réflexions cartographiques pour lui dire qu’il ferait bien d’aller voir à l’ouest s’il ne se passait pas quelque chose!

p. 62: quand Côme l’Ancien commande des tableaux […] il demande à Fra Angelico ou à Filippo Lippi ce qu’on appelle des tavole quadrate, des panneaux carrés, c’est-à-dire non plus gothiques mais des carrés ou des rectangles avec une perspective centrale.
p. 63: le succès de la perspective à Florence est intimement lié à une opération politique de représentation du pouvoir Médicis par le biais d’une forme de peinture dont le principe presque moral est celui de la sobrietas et de la res publica. […] telle qu’en parle Alberti dans son De pictura, la perspective construit d’abord un lieu d’architecture, qui est une place, et sur cette place l’Histoire se déroule…

p. 65: il y a de très belles perspectives centralisées pendant ces années-là dans les Flandres, mais qui ne sont pas mathématiques

p. 68: Brunelleschi, qui inventa la perspective, était aussi un grand fabricant d’horloges mécaniques.

Panofsky:

p. 65: la perspective est la forme symbolique d’un monde d’où Dieu se serait absenté, et qui devient un monde cartésien, celui de la matière infinie. Les lignes de fuite d’une perspective sont parallèles et se rejoignent en réalité dans l’infini, le point de fuite est donc à l’infini. Panofsky estime que la perspective est la forme symbolique d’un univers déthéologisé, où l’infini n’est plus seulement en Dieu, mais réalisé dans la matière en acte sur terre.

Francastel:

p. 66: Pierre Francastel a proposé une autre interprétation dans son livre Peinture et société. Il dit qu’en fait, avec la perspective, les hommes du temps construisent une représentation du monde ouvert à leur action et leurs intérêts. (…) le point de fuite est la projection de l’œil du spectateur dans la représentation, et le monde s’organise dès lors en fonction de la position du spectateur. [exemple du Paiement du tribut de Masaccio au Carmine.]

Commensuratio:

p. 67: Le terme de commensuratio est utilisé par Alberti dans le De pictura, et également par Piero della Francesca dans son livre sur le De prospectiva pingendi (…) la perspective est la construction de proportions harmonieuses à l’intérieur de la représentation en fonction de la distance, tout cela étant mesuré par rapport à la personne qui regarde…

Cadrage:

p. 87: La première opération du peintre, avant le point de fuite, c’est ce qu’on appelerait aujourd’hui le cadrage, c’est-à-dire le fait de poser le cadre à l’intérieur duquel on pourra contempler l’histoire. Je le répète parce que j’y tiens beaucoup, la fenêtre d’Alberti n’ouvre pas du tout sur le monde, ce n’est pas un détail du monde qu’on voit à travers cette fenêtre, c’est le cadre à partir duquel on peut contempler l’histoire.

Annonciation et perspective:

p. 99: La perspective construit une image du monde commensurable à l’homme et mesurable par l’homme, tandis que l’Annonciation, de son côté, est l’instant où l’infini vient dans le fini, l’incommensurable dans la mesure […]. L’Annonciation est donc un thème privilégié pour confronter la perspective à ses limites et à ses possibilités de représentation…

p. 103: l’Annonciation concerne tout Toscan […] dans la mesure où, à l’époque, c’est le jour [25 mars] qui commence l’année.

Invention ou découverte de la perspective (Daniel Arasse)

Lecture: Histoires de peintures / Daniel Arasse

Daniel Arasse insiste sur le fait que la perspective est une invention et non une découverte, c’est-à-dire qu’« elle n’existe pas avant qu’on l’invente ». Et tout ce qu’il examine qui vient éclairer les conditions et la genèse de cet invention est passionnant cependant je reste gêné par la thèse principale. Peu avant, il nous invite à considérer les équivalences de processus entre l’histoire de la peinture et l’histoire des sciences. Ce qui est particulièrement fécond dans la période qui l’occupe (de la fin du 13e siècle à la fin du 19e, soit l’époque de la perspective). Or je retrouve dans cette thèse de la nouveauté absolue de la perspective, de la récusation des prétentions qu’on a pu avoir pour elle au réalisme, l’équivalent du constructivisme et du relativisme dans l’histoire des sciences. Et je crois qu’elle est justiciable de la même critique.
Arasse donne plusieurs exemples pour expliquer que d’autres perspectives étaient possibles et pas moins « naturelles », voire dans un sens plus naturelles: duplication du point de fuite, bifocalité correspondant à un parcours du regard, perspective courbe… Tous ces systèmes ont néanmoins en commun l’ambition d’organiser la surface de la peinture selon un système de coordonnées mathématiques cohérent à partir de l’analyse du processus optique et ce que la perspective dite géométrique a de particulier, c’est de simplifier au maximum le processus optique: deux yeux? on va n’en considérer qu’un, mouvement incessant du regard? on va le supposer immobile, quitte à inventer des dispositifs pour l’immobiliser, etc. Ce faisant la perspective géométrique rend possible de reproduire et de techniciser le processus optique. L’invention de la perspective est en même temps l’invention de la chambre photographique et il ne faudra plus attendre que la mise au point d’un procédé chimique de fixation des effets de la lumière pour que soit inventée la photographie. Peu après la perspective géométrique abandonnera sa place dominante dans la peinture mais prolifèrera comme jamais auparavant par son application mécanique dans la photographie.
Ainsi si la perspective est invention (au sens moderne), elle est aussi, me semble-t-il, découverte dans la mesure où elle se fonde sur une élucidation de processus existant en-dehors d’elle et de la sorte met à jour quelque chose de la réalité qui restait caché avant elle.

Baubérot 2: la France condamnée par l’Europe

Jean Baubérot remarque très justement que les nouvelles des condamnations de la France à la Cour Européenne des Droits de l’Homme rencontrent peu d’échos dans les médias ni d’intérêt dans le milieu intellectuel.Je ne crois pas me souvenir en avoir entendu grand chose même pendant la campagne du référendum de l’année dernière. Les exemples que j’ai collectés sur son blogue mériteraient pourtant chacun son exégèse particulière: le premier soulèverait sans doute une indignation approbatrice, le second une approbation peut-être un peu plus hypocrite, quant au troisième il soulèvera chez beaucoup (s’agissant des sectes et de l’Eglise de Scientologie) une indignation fortement réprobatrice. J’aimerais entendre le point de vue de… disons Max Gallo sur ces affaires et sur la supra-compétence de la Cour Européenne.

Jean Baubérot : L’EUROPE QUE L’ON AIME…

les juges de la Cour européenne des droits de l’homme ont condamné à l’unanimité la France pour n’avoir pas considéré comme de l’esclavage moderne le fait qu’une jeune Togolaise, Siwa-Akofa Siliadin, a été employée (et pas aux trente cinq heures !) sans aucune rémunération de 1994 à 1998.

Jean Baubérot : LA « LIBERTE D’EXPRESSION » ET SES MULTIPLES FACETTES

J’ai trouvé l’information dans Le Monde (2 février 2006) : Paul Giniewski avait publié une réponse à l’encyclique « Splendeur de la vérité ». Il y écrivait : « De nombreux chrétiens ont reconnu que l’antijudaïsme des Ecritures chrétiennes et la doctrine de l’ « accomplissement » de l’Ancienne Alliance par la Nouvelle conduisent à l’antisémitisme et ont formé le terrain où ont germé l’idée et l’accomplissement d’Auschwitz ». Poursuivi par l’association « Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne » (des gens qui considèrent que l’identité française est avant tout chrétienne) pour « diffamation raciale envers la communauté chrétienne », M. Giniewski s’est vu condamné en première instance, puis en cour d’appel, la condamnation étant confirmée par la Cour de cassation.

Jean Baubérot : NOUVELLES : GAMBETTA GUILLOTINE ET LA FRANCE CONDAMNEE

la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme, à l’unanimité (donc avec « opinion concordante » du juge français Jean-Paul Costa) pour avoir condamné Christian Paturel (et son éditeur), auteur de Sectes, religions et libertés publiques où il polémiquait avec l’association antisecte UNADFI. La Cour européenne a estimé que la liberté d’expression avait été bafouée.

Baubérot 1: le cléricalisme médical

Citation multifacette: l’information brute, la remarque sur l’intolérance morale et sa suite sur l’indignation et le moralisme… quant au principal, le cléricalisme médical, je suis un peu perplexe et me dis que je devrais peut-être me décider à aller relire Illich même lorsqu’il ne parle pas de lecture!

Jean Baubérot : CLERICALISME MEDICAL ET LAÏCITE

9000 personnes meurent chaque année en France d’infections nosocomiales, c’est-à-dire d’infections contactées dans des hôpitaux ou dans des cliniques et qui n’ont rien à voir avec les raisons pour lesquelles les personnes qui meurent ainsi sont entrées à l’hôpital ou à la clinique. Ces personnes viennent pour une intervention, et ils meurent d’une infection

Le cléricalisme médical, novateur et ascendant au XIXe, est devenu un cléricalisme établi au XXe et maintenant devient maintenant peu à peu un cléricalisme crispé, défensif, en crise. La profession de médecin est plus difficile aujourd’hui qu’au temps de la médecine triomphante, exactement comme la profession de prêtre était devenue de plus en plus difficile au XIXe siècle. La désinstitutionalisation religieuse est devenue une désinstitutionalisation des institutions séculières (médecine, école,…). Dans un tel processus, on est de plus en plus soupçonneux face au clerc, jusqu’à qu’une solution permette de changer de logique (en France, cela a été la loi de 1905 : on devrait avoir autant d’imagination face à la médecine sinon le médecin sera de plus en plus dans une situation où on lui demandera d’être parfait, super efficace, de réaliser le risque 0, tout cela sans être dominateur).

Attention que ce cléricalisme défensif n’entraîne pas avec lui la laïcité dans sa crise et sa crispation. C’est en partie, ce qui s’est passé à la Commission Stasi. Deux soignants, soigneusement choisis par le staff, ont fait tout un souk sur le dos de femmes musulmanes qui refusaient de se déshabiller et de se faire examiner par des médecins hommes. La mise en scène était parfaite et l’indignation primaire, au premier degré a fonctionné à plein tube. Ce jour là, je me suis dit que, vraiment, un certain nombre de gens étaient beaucoup moins capables de prendre un peu de recul et d’analyser une situation, qu’ils n’en avaient l’air.

Il est clair que c’est dans le contexte des mutations du rapport au clerc médical et du développement du consumérisme médical, avec toute son ambivalence (bien sûr) que ce fait brut pouvait prendre sens. S’indigner sans analyser, c’est du moralisme. Et, là comme ailleurs, le moralisme est une impasse.

La non-affaire Bozonnet (remarques)

Quelques remarques en complément du billet sur « Cerca blogue! »:

– dans mon billet Bozonnet précédent, je disais que la décision du ministre devrait ouvrir les yeux de ceux qui voyaient dans la décision de MB un acte de l’establishment chiraquien. En l’écrivant je me suis dit que c’était leur supposer un peu naïvement de l’honnèteté intellectuelle. Les billets cités ci-dessus confirment ma naïveté. « Larbinage« , alors que c’est pour défaut de larbinage que Bozonnet a été puni: un bon larbin aurait compris qu’une décision à conséquences politiques comme la déprogrammation, même si dans le périmètre de ses missions, il ne pouvait la prendre qu’avec l’autorisation de son maître.

– dans l’un ou l’autre des billets cités (commentaire chez Assouline), on envoie un missile de sarcasme en frappe préventive sur une pétition de soutien à Bozonnet, pour l’instant inexistante (voir début du billet – mais on peut toujours aller signer le texte d’Olivier Py: « Le droit de dire non », je pense), sans doute parce qu’on lui soupçonne une légitimité.

– réécouter le débat du 14 juillet avignonais diffusé en début de cet après-midi sur France-Culture (pas facile de retrouver le fichier audio; le débat est ici, avant la lecture d’Elfriede Jelinek) où Marcel Bozonnet s’explique simplement et où Georges Banu dit des choses centrales depuis son expérience de Roumain, d’ex-sujet de Ceaucescu (en passant si on a beaucoup parlé du soutien d’Elfriede Jelinek à Handke, il a été moins remarqué que MB bénéficie du soutien du prix Nobel chinois Gao Xingjian, qui lui aussi en sait un bout sur les régimes dits socialistes). Jean-Pierre Vincent compare le poids de la responsabilité de l’administrateur de la Comédie Française à celui de l’hôte de Matignon (et je me dis in petto qu’on passe à l’hôte de Matignon des conneries autrement lourdes).

– l’autre soir, comme j’apprenais à C. le limogeage de Bozonnet, il me demandait avec incrédulité: « Mais pourquoi? ». Son étonnement témoigne selon moi de la méconnaissance (générale et non personnelle) de deux réalités:
* la réalité de la position de la diplomatie française sur les Balkans: les pro-serbes ont raison de dire que la France s’est alignée sur la position européo-américaine pour des raisons de real-politik et non en conviction et sous la pression des faits. Une grande partie, peut-être la majeure partie, de l’establishment diplomatique, politique et culturel (dans l’ordre décroissant) est restée pro-serbe (au sens de pro-Milosevic).
* la réalité du fonctionnement de l’Etat français (voir plus haut).

– enfin, je découvre un billet ancien et pertinent sur l’affaire Handke / Bozonnet sur un blogue qui globalement défend des idées fort éloignées des miennes. (A y regarder de plus près, je me rends compte que le blogue en question est alimenté par plusieurs auteurs dont certains n’ont pas grand chose à envier aux auteurs du blogue cité en début de billet. L’auteur du billet sur Bozonnet utilise le pseudo Letel, s’il avait un fil RSS propre, je le mettrais dans mes signets Sage).

Rattrapage: Max Gallo, Nice et Libération

Cerca blogue: Rattrapage: Max Gallo, Nice et Libération

X. une explication

(J’ai mis en ligne la semaine dernière le texte d’une jeune amie décrivant sa pratique d’enseignante précaire (voir le billet sur Cerca blogue!, le texte est ici dans les écrits). J’avais d’abord mis son prénom mais elle m’a demandé de l’enlever pour préserver son anonymat. Comme Christian avait déjà mis en ligne un billet-commentaire sur son blogue, je lui ai écrit pour lui demander de le modifier en conséquence. Il s’en est ensuit un échange dont X., ma jeune amie, a reçu copie. Elle a voulu s’expliquer sur les raisons qu’elle avait de rester anonyme. C’est cet explication que je mets en ligne ci-dessous.)

Bon, on dirait que je vous dois quelques explications à tous les 2 concernant les raisons de cette prudence qui semble vous étonner. Premièrement, mon inquiétude n’était pas d’être « surveillée » mais grillée dans le milieu des universitaires anglicistes, pas particulièrement réputé pour sa grande ouverture d’esprit : n’étant pas en poste, j’espère quand même en obtenir un quand j’aurai fini ma thèse, en étant jugée sur la qualité de cette dernière et non sur mes réflexions politiques (sachant que la frontière entre ces deux domaines de recherche est loin d’être infranchissable).

Tant que je resterai en position d’ « outsider » (i.e. une enseignante temporaire, non intégrée à la fonction publique), les critiques que je porte à l’encontre du système ont peu de chances d’être entendues de mes collègues. Or, c’est avant tout d’eux que j’ai envie de me faire entendre, puisqu’ils sont les mieux placés pour proposer et appliquer des réformes.

De mon point de vue, la légitimité d’un discours n’a rien à voir avec la position sociale de celui qui le tient – c’est avant tout une question de cohérence interne. Cela étant dit, je me suis aperçue (tardivement, c’est en cela que je suis peut-être encore un peu « ado ») que mes collègues universitaires ne partageaient pas du tout cette appréciation : ayant souvent été confrontée à leur condescendance et à leur indifférence (je n’ai jamais reçu aucune réponse aux 6 pages de propositions pédagogiques que j’ai envoyées à tous les collègues du département enseignant les mêmes matières que moi), je suis forcée de constater qu’ils ne m’écouteront pas tant que je n’aurai pas l’étiquette du CNU sur le front.

En ce moment, je travaille avec une cinéaste qui fait un documentaire sur l’engagement politique chez les 18-28 ans pour ARTE. Jusqu’à présent, il ne m’était jamais venu à l’esprit de me définir comme « engagée » : c’est son regard et l’intérêt qu’elle porte à mon travail qui me font réaliser que je fais partie des gens qui agissent autrement qu’en s’inscrivant dans un syndicat ou un parti (les 2 n’étant d’ailleurs pas incompatibles, j’imagine, surtout aujourd’hui, avec la déroute des idéologies, etc.). C’est très nouveau pour moi et je dois m’y habituer – c’est-à-dire, je dois m’habituer à l’idée que les analyses que je fais de mon expérience sociale individuelle peuvent résonner avec les réflexions que poursuivent d’autres individus, engagés dans des contextes différents. Je réalise qu’en tournant avec elle, je risque non seulement de m’attirer les ricanements de certains collègues mais aussi les commentaires indignés d’autres « chercheurs précaires » – certains m’ont déjà reproché de « me vendre à la cause libérale », en souscrivant à un projet qui s’intéresse à des portraits individuels plutôt qu’à des problèmes collectifs et désincarnés. Effectivement, ce que j’ai dit à la caméra peut difficilement faire sens dans une logique de lutte des classes.

Pour avoir passé mon enfance en compagnie de « terroristes intellectuels » d’extrême gauche et d’extrême droite, j’ai une certaine expérience des réactions provoquées par la petite voix qui s’élève au milieu des insultes pour dire : »Mais attends, après tout, ce n’est pas si difficile que ça, de changer les choses sans faire de révolution… ». Face à la caméra, j’ai dit l’autre jour que j’avais voté Oui à la Constitution européenne, parce que j’estimais que l’Etat français ne représentait pas l’idée que je me fais de la société française, et que j’avais envie d’aller chercher les députés européens, de les amener dans nos cités qui brûlent, dans nos prisons surpeuplées et dans nos écoles abandonnées et de leur dire : « Bon, qu’est-ce que vous pouvez faire pour nous, vos électeurs ? ». En disant cela, j’ai pensé : « Tu vas te faire flinguer ma petite … ».

Peut-être ces inquiétudes vous sembleront-elles disproportionnées ? Encore une fois, elles viennent de mon enfance, je les apprivoise progressivement mais je n’en ai pas encore tout à fait fini avec elles.

Merci pour votre compréhension,

De l’orthographe 2 (commentaire de commentaires)

:-)) Non, non, je ne me propose pas de réformer l’orthographe! Je n’ai pas les convictions de Mario. C’est juste que la rêverie sur une réforme radicale de l’orthographe est chez moi récurrente, et utile dans la mesure où c’est une façon d’examiner la langue et l’orthographe existante.
Je ne prétends pas proposer l’orthographe occitane comme un modèle pour une réforme de l’orthographe française: le chef-d’oeuvre d’Alibert et de ses disciples doit beaucoup à la particularité de la langue occitane, non centralisée, actualisée en nombreux dialectes très divers, et cependant fondamentalement (structures, syntaxes…) cohérente. Lorsque je dis que l’orthographe occitane est exemplaire, c’est dans la mesure où elle est révélatrice des réalités et des dimensions possibles d’une orthographe.
J’aurais pu parler de l’orthographe chinoise (impossibilité pour le pinyin de détrôner les caractères malgré la volonté initiale du pouvoir chinois) ou des orthographes sémitiques qui, en l’absence (normale) de notation des voyelles brêves, fonctionne comme un rappel de réalités linguistiques déjà maîtrisées…
Ce que tous ces exemples montrent, c’est la consistance d’une langue écrite distincte de la langue parlée. J’aimerais d’ailleurs mieux comprendre, Christian, comment tu articules cette réalité avec ton entreprise d’ateliers de lecture.
(Bon, encore un commentaire trop long… Je vais faire un billet et mettre des trackbacks!)