Lecture silencieuse (suite)

Idées qui me sont venues au Pailler: la parole elle-même n’a-t-elle pas subi le même sort que les techniques ultérieures de l’information? Au-delà du système idéologique synchronique, les dictons comme: « la parole est d’argent mais le silence est d’or » ou des expressions comme « belles paroles » ou « des actes pas des mots » ne garderaient-ils pas trace d’une dévalorisation initiale de la parole et ne procéderaient-ils pas d’une démarche analogue à celle du Platon du Phèdre?
M’est venu à réfléchir à l’articulation entre mon « article » et les réflexions de Dennett sur l’origine de la parole (apparition de la parole conditionnée par l’utilité de la tromperie).

Quant au lien entre la vocalisation et la nature de l’écriture (consonnantique, alphabétique ou idéogrammatique) il faudrait jeter un coup d’oeil sur ce qu’il en est en Chine. Au moins l’exemple des Chinois contemporains atteste qu’une écriture idéogrammatique n’est pas un obstacle à la lecture silencieuse. Idem pour les Arabes et l’écriture consonnatique.

Lecture silencieuse (1ère synthèse) notes

1. Je ne sais pas si ce travail de recension là a été fait. Il deviendrait urgent à présent que je lise l'article de Balogh et celui de Knox. Comme l'hypothèse vers laquelle je pencherais serait plutôt du côté d'une utilisation socialement et fonctionnelement limitée (mais le tout serait de définir dans quelles proportions) de la technique de lecture silencieuse au moins depuis le 5e siècle avant, une telle recension serait utile, au moins pour deviner le dessin de cette limite.

2. Voir ce passage de Dennett, vers la fin de Kind of Minds, où il suppose comme condition préalable de l'apparition de la parole la possibilité (l'utilité) du secret. J'ai été déconcerté lorsque je l'ai lu.

3. C'est un fait régulier dans l'histoire des innovations techniques, en particulier dans le domaine des techniques de l'information, que ces dernières commencent par souffrir d'un déficit de dignité par rapport aux techniques qu'elles remplacent. Il en est ainsi de l'écriture par rapport à la mémoire chez Platon, de l'imprimerie par rapport aux manuscrits à l'époque des incunables, de la photographie par rapport à la peinture, du cinéma par rapport à la littérature, pour ne rien dire de la télévision ou de l'internet! La technique nouvelle est d'abord utilitaire, bassement utilitaire. On ne lui concède d'abord que des usages utilitaires ou populaires.

« Del culto de los libros » in Otras inquisiciones / Jorge luis Borges

« Del culto de los libros » in Otras inquisiciones / Jorge luis Borges.- Madrid: Alianza Editorial, 1997. (Biblioteca Borges)

p.167. El fuego, en una de las comedias de Bernard Shaw, amenaza la biblioteca de Alejandría; alguien exclama que arderá la memoria de la humanidad, y César le dice: Déjala arder. Es una memoria de infamias. El César histórico, en mi opinión, aprobaría o condenaría el dictamen que el autor le atribuye, pero no lo juzgaría, coma nosotros, una broma sacrílega. La razón es clara: para los antiguos la palabra escrita no era otra cosa que un sucedáneo de la palabra oral.

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La lecture à Rome / E. Valette-Cagnac.- Belin, 1997 (2)

Introduction:

-> J. Svenbro, « La Grecia arcaica e classica: l’invenzione della lettura silenziosa », in Storia della lettura nel mondo occidentale, a cura di G. Cavallo e R. Chartier, Laterza, 1995.

11. Commentaire de Nietzsche sur Augustin: la lecture à voix haute est la « bonne » lecture des Anciens. Par delà bien et mal, 1886 (chap. 8, aphorisme 247).12. Balogh comprend la scène du jardin comme l’attestation qu’Augustin a adopté la méthode d’Ambroise.

Sa décision de lire les apôtres en silence répond à un nouvel idéal, ne privilégiant plus les mots (verba) mais les phrases (sententiae), non la virtuosité de la langue (lingua exercitata) mais la pureté du coeur (cor castum):

J’ai compris qu’aucune voix ne pouvait parvenir aux oreilles de Dieu, si ce n’est l’expression de l’âme. (De catechizandi rudibus, IX, 1)

Ce passage fait ressortir un autre trait spécifique de la culture antique: le lien étroit existant entre la lecture et la prière. […] à Rome, comme en Grèce, la prière à haute voix était de règle, y compris en contexte strictement privé: pour être exaucée, la prière doit être entendu (exaudiri). Les Confessions de saint Augustin témoigneraient donc d’une double rupture, dans les habitudes de lire mais aussi dans la conception de la prière. Comme l’atteste la Règle des premiers ordres, l’apparition de la lecture silencieuse est d’ailleurs liée à l’extension du monachisme; cette invention représente à la fois un choix théorique, conforme à l’idéal de silence prôné par les ordres monacaux pour faciliter la méditation, et une réponse pratique apportée au problème de la vie en communauté – la lecture à haute voix risquant de gêner le travail ou le repos des autres moines.

-> J..-L. BORGES, « Du culte des livres », in Enquêtes (1937-1952).

Pour Balogh les attestations latines de legere avec tacite montrent l’exceptionnalité de cette pratique.

13. « le texte parle par la médiation du lecteur. En son absence, il se tait. »

Double courant après Balogh: Lire la suite

BM. Dubouchage (lecture silencieuse)

L’Ecrit dans la Société médiévale.- CNRS, 1991. [B.88475
Homère à Dallas / Florence Dupont.- Hachette, 1990. [88532
L’Ecrit dans l’Egypte ancienne / Catherine Chadefaud.- Hachette, 1993. [B.90338
Les Savoirs de l’Ecriture en Grèce ancienne / Marcel Détienne et al.- PUL, 1988. [B.88099 B.82924
Idées romaines sur l’écriture / Françoise Desbordes.- PUL, 1991. [B.86965
Histoires du livre.- MSH, 1995. [B.91680
L’Empire des livres / Frédéric Barbier.- Cerf, 1995.
L’Invention de la littérature / Florence Dupont.- La Découverte, 1994. [B.91254
La lecture à Rome / E. Valette-Cagnac.- Belin, 1997. [93724
Lire à Rome / Catherine Salles.- Belles-Lettres, 1992. [90539
Espaces de la lecture.- Retz, 1988.- [B.83163

Homère à Dallas / Florence Dupont.- Hachette, 1990. [88532

Idées romaines sur l’écriture / Françoise Desbordes.- PUL, 1991. [B.86965

p.228, sur la séparation des mots, là encore double pratique dont le système reste à faire.

Les Savoirs de l’Ecriture en Grèce ancienne / Marcel Détienne et al.- PUL, 1988.

La lecture à Rome / E. Valette-Cagnac.- Belin, 1997. [93724

L’oeil du silence / Maria Tasino.- Lagrasse: Verdier, 1989 [ne se trouve pas à la BM, examinerait de près le passage d’Augustin, je risque d’y retrouver ce qui restait d’original à ma note.]

Lire à Rome / Catherine Salles.- Belles-Lettres, 1992. [90539

Parcouru très vite: semble s’intéresser plutôt à la littérature et son insertion sociale qu’à l’acte de lire lui-même.

La lecture à Rome / E. Valette-Cagnac.- Belin, 1997

[Introduction] Important, rend en partie inutile l’article projeté.

Chap. I: Les ambiguïtés de la lectio tacita.

p.29: Contrairement à une idée longtemps admise, de nombreux textes latins attestent l’existence de la lecture silencieuse, et cela bien avant l’époque de saint Augustin. D’un point de vue strictement chronologique, ces attestations ne sont pas surprenantes: on sait que la lecture silencieuse existait déjà dans la Grèce classique (voir E.G. Turner, Athenian Books in the Fifth and Fourth Centuries BC, Londres, 1952).

Les Savoirs de l’Ecriture en Grèce ancienne / Marcel Détienne et al.- PUL, 1988.

Recueil d’articles, dont un repris par Svenbro dans Phrasikleia.Introduction de Détienne:

p.10: Les américanistes qui analysent la civilisation des Andes nous découvrent l’existence dans l’ancien Pérou d’un Etat centralisé, avec une administration complexe, des capacités de compter, de mesurer, de calculer au point de faire non seulement des observations astronomiques mais de véritables théories (n1).
Parallèlement, un certian nombre d’indianistes, observant le caractère tardif des marques d’écriture – le IIIème siècle avant notre ère -, sont enclins à penser que l’ensemble des savoirs de l’Inde a été produit et transmis par la mémoire sans support graphique (n2).

n1: R. Tom Zuidema, « Bureaucracy and Systematic Knowledge in Andean Civilization », dans R.L. Rosaldo (éd.), The Inca and Aztec States, 1400-1800, New York, 1982, pp. 419-458.
n2: Frits Staal, The Science of ritual, Bhandarkar Oriental Research Institute, Poona, 1982
« The fidelity of oral tradition and the origins of science » (à paraître)
Ch. Malamoud, « Hiérarchie et technique. Observations sur l’écrit et l’oral dans l’Inde Brâhmanique », dans P. Achard, MP. Gruenais, D. Jaulin (éds.), Histoire et linguistique, Paris, MSH, 1985, pp. 115-122.

p. 13: Aucune réflexion sur l’écriture ne peut faire l’économie de sa relation au pouvoir politique, ni de sa fonction dans les structures de l’Etat. La manière grecque d’en user se goûte assurément mieux en compagnie d’autres, celles en particulier, familières aux civilisations du Proche-Orient, là où la souveraineté n’a jamais cessé d’être lettrée ni de faire grand cas de l’écriture dans la conduite des affaires.

Le grand style hittite, par exemple (n3). Un royaume d’abord modeste, des guerriers conquérants, ignorants et même indifférents à l’écriture fort prisée dans les administrations mésopotamiennes. Très vite, la centralisation devient urgente, et, devant la menace de voisins entreprenants – les Hurrites -, c’est, vers le XVIème siècle, le raid de Mursili. Bousculant les Mittaniens, poussant jusqu’à Babylone, et ramenant sur sa charrerie, avec le reste du butin, une école de scribes au complet. Des techniciens de l’écriture qui vont s’installer dans la capitale hittite, sous la surveillance du roi, l’appareil administratif, la chancellerie qui va moderniser l’Etat hittite, le rendre compétitif en face de ses rivaux et de leurs traditions scripturales. […] L’écriture et ses gens: les scribes aussitôt cloîtrés dans le palais royal.
En même temps, sur l’atelier des scribes et sur leurs maîtres temporels règne l’autorité absolue des dieux-scripteurs, les puissances divines qui ont imaginé les signes graphiques, dessiné le monde et écrit ses commencements immuables. De façon exemplaire, le hittite cunéiforme est un type d’écriture qui renforce le caractère monarchique de l’état, l’exercice solitaire et secret du pouvoir.

n3: E. Laroche, « Les Hittites, peuple à double écriture », dans L’écriture et la psychologie des peuples (Centre international de synthèse, XXIIème semaine), Paris, 1963, pp. 103-113.
cf. aussi: J.M. Durand, « Diffusion et pratiques des écritures cunéiformes au Proche-Orient ancien », dans A.M. Christin (éd.), L’Espace et la lettre, Paris, 1977, pp. 13-55.([93298)

// utilisation du linéaire B.

Homère à Dallas / Florence Dupont.- Hachette, 1990

Essai contre l' »humanisme officiel », le « consensus pieux » de revalorisation de la lecture et du livre (Finkielkraut). Pour ça retrouver Homère, celui de l’oralité. Antifinalisme (la succession oralité-écriture n’est pas nécessaire).

Rappelle l’utilisation de l’écriture chez les Gaulois: « alphabet grec pour tenir leurs registres commerciaux et la poésie orale pour garder vivantes leurs épopées religieuses ».

Cercle vicieux: Homère n’est pas un « texte » fondateur, c’est un chant, et d’ailleurs ce que nous appelons « Homère » n’est pas ce chant mais un texte monté par les Grecs du 6e s. pour exporter leur culture. Ou argument du chaudron.

Et si nous pouvions nous reconnaître légitimement (en bien ou en mal) dans cette opération?

Autre cercle: commence par un éloge de la pratique concrète (banquets…) et du plaisir et finalement réduit Homère à l’opération de fixation du texte sans interroger le plaisir (illégitime?) que donne aujourd’hui encore ce texte.

Histoire et pouvoirs de l’écrit / Henri-Jean Martin

10:00.- Je vais chercher dans Histoire et pouvoirs de l’écrit / Henri-Jean Martin ce qu’il dit de la question de la lecture silencieuse (p. 77 sq.). En gros il assume sans trop se casser la tête les contradictions du dossier. A côté de l' »évidence éclatante » de la prépondérance de la lecture sonore, il signale celle pas moins lumineuse de l’existence ancienne du tacite legere. »Chacune de ces techniques correspondait donc à une fonction précise, mais on ne peut douter que la pratique de la scripta continua se soit trouvée liée à une conception littéraire à haute voix qui est évidemment liée aux méthodes de l’enseignement. »

Rappel du travail de Marrou: l’éducation se fait d’abord par l’apprentissage analytique des éléments de l’écriture puis par la répétition des grands textes.

En passant il me donne, d’après Petrucci, une nouvelle attestation de lecture silencieuse: Horace, Satires, II, v, 68.

Il est indispensable, si je veux tirer un article de mes notes de dimanche, que je complète mes lectures par la bibliographie, au risque de trouver des éléments nouveaux qui vont complexifier ce que j’ai mis en place. Difficile à faire ces jours-ci.

J. Balogh, « Voces paginarum », Philologus, vol. 82 (1926-1927), p. 84-100.
B.H.W. Knox, « Silent reading in Antiquity », Greek, Roman and Byzantin Studies, IX, vol. 4, 1968, p. 421-435.
A. Petrucci, « Lire au Moyen Age », Mélanges de l’Ecole française de Rome. Moyen Age et temps modernes, 96 (1984, 2), p. 604.

Liaison de la lecture à voix haute et de la mémorisation.

p.80-81: méthodes d’écriture:
« Si l’on se souvient que l’art de l’écriture, et surtout de la belle écriture, était, de même que la tachygraphie, spécialité d’esclaves ou d’affranchis, on peut se demander dans quelle mesure les auteurs latins, chez qui dictare semble parfois synonyme de composer, ne pratiquaient pas certaines formes de composition orale. En fait, les notables de la Rome antique dictaient, comme ceux d’aujourd’hui, les éléments de notes officielles, les mémoires, les rapports et les lettres; César, comme plus tard Napoléon, pouvait occuper plusieurs secrétaires à la fois. Ces hommes qui ignoraient la signature ajoutaient, par exemple, au bas des missives qu’ils avaient dictées, une formule autographe (le Vale de Cicéron). En revanche, ils écrivaient de leur main les textes confidentiels et les épîtres destinées à leurs intimes. »

A la partition lecture silencieuse / lecture sonore aurait correspondu une partition écriture sonore = dictée / écriture silencieuse = autographe.
Ex. de Pline, de Virgile, d’Horace, de Cicéron et de Quintillien (adversaire de la dictée), qui suggèrent une pratique complexe de l’écriture où dictée et autographie se complètent:
« Ils semblent avoir commencé normalement en prenant des notes (notare, adnotare). Ils rédigeaient ensuite un plan détaillé ou un premier jet (formare) Puis ils dictaient le texte en prenant garde aux rythmes et aux périodes. Après quoi ils le relisaient et le corrigeaient (emendare). »

Conséquences de l’oralité (de la lecture) sur la composition:
souci de ne pas lasser, digressions et incidentes, reprises et répétitions.
« les hommes véritablement cultivés semblent avoir été suceptibles de lire personnellement les oeuvres littéraires de manière assez cursive. Martial nous apprend par exemple que les plus studieux emportaient un livre à la chasse au filet. Pline estimait que Minerve se rencontre aussi facilement dans les bois que Diane. Horace emporte de la lecture dans sa maison de campagne, Catulle fait de même quand il se rend à Vérone et les libraires font copier des exemplaires susceptibles d’être lus en voyage. »

Lecture ou relecture?

Parallèle avec les pratiques de lecture des Arabes: lecture à voix haute accompagnée par tout le corps, capacité forte de mémorisation, goût de la rhétorique, difficultés à prendre des notes non dictées, faiblesse de l’esprit critique.

Kind of Minds / Daniel C. Dennett.- London: Weidenfeld & Nicholson, 1996.

130.- Taken together, these points suggest that thinking – our kind of thinking – had to wait for talking to emerge, which in turn had to wait for secret keeping to emerge, which in turn had to wait for the right complexification of the behavioral environment.

131.- As long as the natural psychologists don’t have an opportunity or an obligation to communicate with each other about their attributions of intentionality to themselves or others, as long as they never have an opportunity to compare notes, to dispute with others, to ask for the reasons that ground the conclusions they are curious about, it seems that there is no selective pressure on them to represent those reasons, and hence no selective pressure on them to forsake the Need to Know principle in favor of its familiar opposite, the Commando Team Principle: give each agent as much knowledge about the total project as possible, so that the team has a chance of ad-libbing appropriately when unanticipated obstacles arise.