Le juste milieu selon Maïmonide

(reprise d’un vieux billet sur Cerca blogue!)

[La Loi] a défendu tous les mets illicites, les passions illicites, la prostitution… toutes ces mesures, Dieu les a ordonnées uniquement pour que nous nous tenions très éloignés de l’extrême de la volupté et que nous abandonnions le juste milieu pour nous porter un peu dans le sens de l’insensibilité, juqu’à ce que la tendance à la continence se soit fortifiée en nos âmes.

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Lucien: Contre un ignorant bibliomane

Contre un ignorant bibliomane (Oeuvres complètes de Lucien de Samosate.- trad. nouvelle avec une introd. et des notes par Eugène Talbot,…- Paris : Hachette, 1912

Contre la lecture silencieuse [autre trad. – voir aussi le commentaire de Borges]:

Tu ne saurais juger de leur beauté, et tu ne peux en faire plus d’usage qu’un aveugle ne jouit des charmes visibles de ses amours. Les yeux tout grands ouverts, j’en conviens, tu regardes tes livres, et, par Jupiter, tu, t’en assouvis la vue, tu en lis même des morceaux au pas de course, l’œil devançant les lèvres. Mais cela ne suffit pas, si d’ailleurs tu ne sais pas ce qui constitue les beautés et les défauts d’un ouvrage, quel est le sens de tous les mots, leur construction, si l’auteur s’est astreint aux règles prescrites, quels sont les termes de bon ou de mauvais aloi, les tournures falsifiées.

Que le livre ne dispense pas du maître (cf. le dernier billet de CJ):

Quand donc as-tu songé à entretenir avec les livres le plus léger commerce ? quel est ton maître ? quels sont tes condisciples ? Et cependant tu espères aujourd’hui que tout cela va pousser de soi-même, si tu possèdes une bibliothèque bien fournie !

Contre l’externalisation du savoir et de l’ignorance des marchands de livre (! cf. Ibn al-Nadîm):

Tu as sans cesse un livre à la main et tu lis continuellement, mais tu ne comprends rien à ce que tu lis ; tu es un âne secouant l’oreille en entendant jouer de la lyre. Si la possession des livres suffisait pour rendre savant celui qui les a, elle serait d’un prix inestimable ; et si le savoir se vendait au marché, il serait à vous seuls qui êtes riches, et vous nous écraseriez, nous les pauvres. Et puis, qui pourrait le disputer en érudition aux marchands, aux bouquinistes, qui en possèdent et en vendent en si grand nombre ?

Que le livre n’est qu’un instrument (cf. billet de CJ):

eût-il à sa disposition les flûtes de Marsyas ou d’Olympe, il est impossible qu’il en joue sans avoir appris.

autres extraits…

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Léo Strauss sur Heidegger

De temps à autre, je feuillette aussi Heidegger. Après de longues années, j’ai compris ce qui était faux chez lui. Une intelligence phénoménale qui repose sur une âme kitsch; je peux le démontrer. Lorsque j’ai lu un propos de lui de l’année 1934 où il se caractérise ‘comme un paysan de la forêt noire’, s’est éveillé en moi — oui, en moi! — le désir d’être un intellectuel ou de le devenir.

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Leo Strauss, Lettre à G. Scholem, 7 juillet 1973

(via Miladus)

Epictète: « Prends la chose du côté où tu sens un frère… »

Manuel d’Epictète et tableau de Cébès, en grec, avec une traduction française (…) / par Lefebvre Villebrune, Bibliothécaire de la Bibliothèque nationale.- A Paris : chez Gail…, Pigoreau…, l’an troisième.

63 – Si quelqu’un te fait du tort, ou parle mal de toi : songe qu’il ne se comporte ainsi que parce qu’il pense y être obligé : il ne peut donc suivre ton opinion et renoncer à la sienne. Mais si en se comportant ainsi, il juge mal, ce n’est qu’à lui qu’il fait tort puisqu’il n’y a que lui de trompé. En effet, qu’une vérité compliquée passe pour une fausseté, ce n’est pas cette vérité qui en souffre, mais celui qui l’a mal appercue, qui est abusé. En partant de ce principe, tu seras modéré envers cet homme injurieux : dis seulement à chacun de ses propos : « c’est son opinion ».

64 – Toute chose a deux anses : on peut la porter par l’une et non par l’autre. Ton frère te fait une injustice ? ne prends pas la chose du côté de l’injustice, car ce n’est pas l’anse par laquelle tu pourrois la porter; mais prends-la du côté où tu sens un frère, un homme qui a été nourri avec toi, et tu prendras la chose par l’anse qui te permet de la porter.

Le Fihrist d’Ibn al-Nadîm

Ceci est le catalogue des livres de tous les peuples, arabes et étrangers, existant dans la langue des Arabes, ainsi que de leurs écritures, concerant différentes sciences, diverses informations sur ceux qui les composèrent et les catégories de leurs auteurs, avec leurs relations et rappels de l’époque de leur naissance, longueur de leur vie et date de leur mort, et aussi de la localisation de leurs villes, leurs vertus et vices, depuis le début de la formation de chaque science jusqu’à notre temps, lequel est l’année trois cent et soixante-dix sept de l’Hégire [AD 987/8]

(D’après la traduction de Bayard Dodge, Columbia University Press, 1970.)

Abu’l-Faraj Muhammad bin Ishaq al-Warraq Ibn al-Nadim ( ابو الفضل محمد بن إسحاق الوراق ابن النديم) vécut à Baghdad au 10e siècle de l’ère commune. Il était le fils d’un libraire important et respecté de la ville. Il est dit qu’il commença la rédaction de son catalogue comme apprenti de son père, d’abord comme outil de la librairie.

Divers passages de son livre suggèrent qu’il était shi’ite et de tendance rationaliste.

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Les damnées de Pise

Pisa, camposanto

Le diable est très laid et effrayant mais bien plus terrifiant ce détail du jugement dernier où l’on voit les damnés happés par les flammes de l’enfer.

Ce qui attire d’abord mon regard, ce sont les gestes et attitudes des deux reines du milieu, l’expression d’effroi et de pitié de la reine de gauche mais surtout l’essai désespéré que fait la reine de droite de retenir sa voisine qui est déjà tirée par les hanches vers la fournaise et les supplices, ce geste altruiste.

Ce ne sont que des femmes qui sont tirées, les damnés mâles sont à gauche, comme en attente, elles sont tirées par les hanches, presque par le sexe dirait-on. Leurs visages sont déformés par leurs cris, leur peur ou leur douleur.

Je pense à d’autres opérations de tri, à d’autres séparation et d’autres flammes. Et ce qui m’horrifie le plus est de les voir en quelque sorte mises sous l’autorité du dieu de justice…

San Michele

(repris de Cercablogue)

François Villon: Ballade pour prier Notre Dame

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3e couplet (texte complet):

Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui rien ne sait ; oncques lettre ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint, où sont harpes et luths,
Et un enfer ou damnés sont boullus :
L’un me fait peur, l’autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute Déesse,
A qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ni paresse :
En cette foi je veux vivre et mourir.

(En complément d’un billet précédentmàj 181123)

Liberté, égalité, fraternité (John Rawls)

Il est courant d’entendre opposer les deux premiers termes de notre devise républicaine. Le principe de liberté s’opposerait au principe d’égalité, la question politique serait du juste équilibre entre ces deux principes et la différence entre la droite et la gauche serait que la première favoriserait le premier principe et la seconde le second. Quant au troisième, un peu à la manière de la troisième personne de la Trinité, on ne saurait trop quoi en faire, il serait quelque chose comme un supplément d’âme.
J’ai du mal avec cette façon de comprendre notre devise. D’abord quant à l’opposition des 2 premiers principes: comment ne pas voir que la liberté se soutient de l’égalité, qu’un certain niveau d’inégalité se traduit par la perte de liberté du plus grand nombre (la liberté politique devient un leurre à partir du moment où l’information pertinente au choix politique est monopolisée par un petit nombre) et que réciproquement qu’un système qui sacrifie la liberté au nom de l’égalité ne peut que produire une inégalité plus essentielle qu’un système libéral?
C’est dire qu’il faut penser les rapports entre liberté et égalité de manière plus complexe et articulée qu’en termes de balance et d’équilibre quantitatif entre un plus et moins de ceci et en conséquence un moins ou plus de cela (oui, je sais, c’est évident mais vous la voyez souvent appliquée, cette exigence évidente, dans le débat politique?).
Quant au troisième terme, au-delà de l’embarras, j’avais tendance à le trouver un peu suspect: cet appel à la fraternité me rappelait la complicité des frères après la perpétration du meurtre du père dans l’expérience de pensée de Totem et Tabou (quelque chose, donc, qui avait à voir avec le partage des femmes – le côté « genre », masculin, du troisième principe ajoute à l’embarras généralement éprouvé à son propos et on a tendance à le remplacer par le principe de solidarité, ce qui ne pose pas moins la question de son articulation aux deux premiers).

A partir d’une autre expérience de pensée, John Rawls donne, me semble-t-il, des outils pour penser l’articulation des trois principes de notre devise républicaine, et de les penser dans leur ordre même, avec la priorité donnée à la liberté et le troisième principe comme médiateur qui permet d’articuler les 2 premiers dans leur solidarité même (et sortir ainsi le troisème terme, qu’on l’articule « fraternité » ou « solidarité » de son imprécision moralisatrice).

Voir mes notes de lecture.

(Report de Cerca blogue!)

Rawls: the Original Position

A force de l’entendre évoquer – et avec le souci de concevoir, pour moi, ce que peut être un libéralisme de gauche -, j’ai voulu aller voir un peu plus précisément ce qu’était la théorie de Rawls. J’ai trouvé l’article australien dont je fais des extraits ci-dessous qui me semble d’une part faire un résumé clair et compréhensible de la théorie de Rawls et d’autre part le situer dans son environnement philosophique, en particulier sa différence avec l’utilitarisme dont il est issu.

Pour ce que j’en comprends, Rawls se situe dans la lignée des penseurs du contrat social (Hobbes, Locke, Rousseau) dans la mesure où il déduit ses principes d’une expérience de pensée par laquelle sont reconstruites abstraitement les conditions de la société, avec deux différences: d’une part la situation première n’est plus pensée sous la modalité du contrat, et d’autre part une place est faite à l’intuition morale, ce qui injecte du kantisme dans la problématique.

La Position Originelle:

les règles de la justice sont choisies dans une Position Originelle, derrière un « voile d’ignorance » qui cachent aux parties les faits sur eux-mêmes (sexe, âge, force physique, etc.) qui pourraient être pris en compte pour essayer d’ajuster les règles pour donner à certains un avantage systématique.

[eng]

Les principes et les règles:

Premier principe: chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu de liberté de base égale pour tous, compatible avec un même système pour tous.

Second principe: les inégalités sociales et économiques doivent être ajustées de manière qu’elles soient à la fois:

  • (a) pour le plus grand bénéfice des moins avantagés, en cohérence avec le principe de justes gains, et
  • (b) attachés à des charges et des positions ouvertes à tous sous des conditions d’équitable égalité d’opportunité [équité].

Première règle de priorité (priorité de la liberté): (…] la liberté ne peut être restreinte qu’au nom de la liberté.

Deux cas:

  • (a) une liberté moins étendue doit renforcer le système total de liberté partagé par tous;
  • (b) une liberté inégale doit être acceptable pour ceux qui ont le moins de liberté.

Seconde règle de priorité (priorité de la justice sur l’efficacité et le bien-être): le second principe de justice est (…) prioritaire par rapport au principe d’efficacité et à celui de la maximisation de la somme des avantages; et l’équité des chances est prioritaire sur le principe de différence.

Deux cas:

  • (a) une inégalité des chances[cf. positive action, discrimination positive] doit améliorer les chances de ceux qui ont le moins de chances;
  • (b) un taux excessif d’accumulation [?] doit en contrepartie atténuer le poids de ceux qui supportent cette privation […]

[eng]

La construction spéculative, surtout se fondant sur une expérience de pensée, est sans doute discutable et il y a beaucoup de points que je comprends mal ou pour lesquels il me faudrait des explications. Reste que les principes et règles édictés me semblent utiles pratiquement pour s’orienter en politique, au moment de se poser des questions politiques concrêtes, au-delà de l’opposition topique dans nos débats nationaux entre liberté et égalité.

Plus d’extraits [eng] ci-dessous.

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Hallaj: « Ton âme… »

(Akhbar al-Hallâj, trad. Louis Massignon, Vrin, 1975. 65)

و قال احمد بن فاتك : قات للحلاج : أوصن. قا : هى نفسك إن لم تشغلها شغلتك

Ahmad ibn Fâtik dit encore: J’ai dit à al-Hallâj: Lègue-moi un commandement. Il dit: Ton âme! Si tu ne l’asservis pas, elle t’asserviras (Hâ nafsuka in lam tashghaluhâ shaghalatka).