Sur la méthodologie « Voix Haute »

(Réflexions consécutives à la lecture d’un billet sur Voces Paginarum: « Parole et écriture« .)

Si je suis entré, à la demande de Christian Jacomino, dans le CA de son association, ça a d’abord été par amitié mais si je n’avais profondément adhéré à l’activité de l’association et à sa méthode, je ne serai pas resté. Pourtant lorsque je lis les explications que donne Christian de sa méthodologie, l’explicitation de ses présupposés théoriques, je me trouve assez radicalement en désaccord. Et pourtant il n’en résulte aucune réserve à l’égard de l’activité elle-même. Si j’essaie de m’expliquer cette contradiction, je trouve que je comprends la pratique de VH de façon très différente de ce que le fait, au moins explicitement, son inventeur.

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Parole et écriture / Jean-Jacques Rousseau (1761)

(Fragment « Prononciation », 1761; in Pléiade, OC (1964), t. 2, p. 1248 sq.)

Les langues sont faites pour être parlées, l’écriture ne sert que de supplément à la parole; […] Le plus grand usage d’une langue étant donc dans la parole, le plus grand soin des Grammairiens devrait être d’en bien déterminer les modifications; mais au contraire ils ne s’occupent presque uniquement que de l’écriture. Plus l’art d’écrire se perfectionne, plus celui de parler est négligé. On disserte sans cesse sur l’orthographe, et à peine a-t-on quelques règles sur la prononciation.

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Composition orale et transmission orale: le cas des Veda / Jack Goody (1987)

in J. Goody, Entre l’oralité et l’écriture (Presses Universitaires de France – PUF, 1994).

Goody examine l’objection possible à ses thèses qui pourrait être tirée de l’exemple de la transmission purement orale et néanmoins exacte des textes sacrés dans la tradition hindoue. La « littérature orale » hindoue présente des traits qui, pour Goody, dépendent d’une culture « lettrée », disposant et utilisant l’écriture. Il répond à l’objection en distinguant transmission et composition: si les Vedas sont bien transmis oralement, leur composition, dans la forme transmise, a vraisemblablement été écrite.

il est évident que la transmission écrite est par un côté plus facile que l’orale: l’élève n’a pas besoin de la présence physique d’un maître pour lui inculquer le savoir ni pour apporter les corrections nécessaires à une reproduction exacte; il peut le faire lui-même. L’écriture permet l’apparition de l’autodidacte et rend l’acquisition de l’information potentiellement moins personnelle, moins « intensive ». (p. 125)

La remarque est particulièrement vraie pour l’apprentissage par coeur. Serait intéressant de la relier au cas de l’autodidactisme protestant et de sa tendance au littéralisme. Vrai aussi pour l’islam: c’est la généralisation de l’accès direct et non encadré au texte qui permet le fondamentalisme.

On ne peut guère douter que Pânini se servit de l’écriture pour parvenir à formuler les « règles » de la grammaire. Néanmoins un élève commençait son instruction en apprenant par coeur les sûtras qui ne lui étaient expliquées que plus tard: le procédé n’est pas inhabituel dans des formes de l’enseignement islamique et, de façon moins évidente, dans la nôtre [sic]. Selon Oliver, un bon grammairien apprenait et apprend encore les ouvrages classiques de base « par coeur », directement d’un maître sans se servir d’un manuscrit ni d’un livre » (p.61). Un livre existait cependant auquel on pouvait se référer en cas de besoin. (p. 127)

comme je l’ai par la suite envisagé à propos de l’étude intéressante de Frances Yates sur la mémoire (1966), l’élaboration de certaines techniques importantes pour retenir par coeur le discours semble presque exiger la réduction préalable de la langue à une forme visuelle, apportant à la parole une dimension spatiale (chap. 8). 

Ecrit de Belgrade / Lady Montagu (1717)

Lettre de Belgrade, le 12 janvier 1717, à Alexander Pope:

Mes seules distractions sont les dicussions que j’échange avec notre hôte, Ahmet Bey, titre plus ou moins équivalent à celui de comte en Allemagne. Son père était un grand pacha et il a reçu une éducation orientale des plus accomplies. Il parle à la perfection l’arabe et le persan, et est un admirable lettré, appelé ici effendi. Une telle formation ouvre la voie aux plus nobles carrières, mais il a eu le bon sens de préférer une vie confortable, tranquille et sûre à tous les hasardeux honneurs de la Sublime Porte. Il soupe avec nous chaque soir et boit du vin résolument. Je ne saurais vous dire à quel point il apprécie la liberté de nos conversations. […] Nous avons lui et moi de fréquents débats sur les contrastes entre nos coutumes et particulièrement sur la réclusion des femmes. Il n’y a rien de grave à ce propos, m’assure-t-il, et cela présente même un avantage: quand une épouse trompe son mari, personne ne le sait. Il a plus d’esprit et d’instruction que bien des chrétiens de qualité. […] Mais ces divertissements n’entament en rien mon vif désir de quitter cet endroit, même si le temps est encore plus froid, ce me semble, qu’il ne l’a jamais été hors du Groenland. Nous avons un très gros poêle que nous poussons sans cesse et malgré cela les fenêtres de la pièce sont gelées de l’intérieur.

Lady Mary W. Montagu, qui avait épousé son mari à condition qu’il la fasse voyager, écrit cette lettre pendant son voyage d’aller à Istanbul où lord Montagu vient d’être nommé ambassadeur.

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Racisme, esclavage, Aristote et Islam (Bernard Lewis)

Race et esclavage au Proche-Orient / Bernard Lewis, 1992:

On ne peut s’appuyer sur le Coran pour prétendre qu’il existe des races supérieures et des races inférieures et que les secondes sont vouées à être subordonnées aux premières: une majorité écrasante de juristes et de théologiens musulmans rejettent également cette idée. Cependant, certaines traditions primitives, transmises par d’anciennes règles et attendus juridiques, assignent aux Arabes un statut privilégié par rapport aux autres peuples de la communauté islamique.
(…)
Certains juristes, citant les traditions anciennes et le Coran lui-même, rejetaient totalement l’idée d’un privilège ethnique, fût-ce celui des Arabes. Même ceux qui y souscrivaient partiellement le faisaient en pensant à la parenté avec le Prophète et la réduisaient à une sorte de prestige social, sans grande signification dans la pratique. A aucun moment les théologiens et les juristes musulmans n’ont accepté l’idée qu’il pouvait exister dans l’humanité des races prédisposées par la nature ou vouées par la Providence à la condition d’esclaves.
Pourtant cette idée, héritée de l’Antiquité, trouvait des échos dans les écrits musulmans, d’autant plus qu’elle commençait à correspondre aux réalités de la société musulmane en évolution. Aristote, traitant de l’esclavage, observait que si certains sont libres par nature, d’autres sont, par nature, esclaves. C’est pour cela que la condition d’esclave est à la fois « bénéfique et juste » et qu’une guerre entreprise pour réduire en esclavage ceux qui y sont destinés est une guerre juste.
Cette opinion, ainsi que d’autres de même source, fut reprise par un petit nombre de musulmans aristotéliciens qui lui firent écho. C’est ainsi que le philosophe du Xe siècle al-Farabi cite, dans sa liste des guerres justes, celles dont le but est de subjuger et d’asservir ceux pour qui « le statut le meilleur et le plus avantageux au monde est de servir et d’être esclave » et qui refusent néanmoins l’esclavage.
(…)
Le grand médecin et philosophe Avicenne (980-1037) note, comme une part de la sagesse providentielle de Dieu, qu’il a placé dans les régions de grands froids ou de grandes chaleurs des peuples esclaves par nature et incapables de choses plus élevées – « car il faut qu’il y ait des maîtres et des esclaves ». Tels sont les Turcs et leurs voisins du Nord, et les Noirs d’Afrique.
(…)
A l’époque, la grande majorité des esclaves musulmans étaient soit turcs, soit noirs, et la doctrine aristotélicienne de l’esclavage naturel, mise au goût du jour, fournissait une justification commode de leur asservissement.

Ibn Khaldun (Muqaddima, cité par Bernard Lewis):

Par conséquent, les nations nègres sont en règle générale dociles à l’esclavage, parce qu’ils [les Nègres] ont peu [de ce qui est essentiellement] humain et possèdent des attributs tout à fait voisins de ceux d’animaux stupides…

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Apollon et apollinisme (Citati)

La Mente colorata: Ulisse e l' »Odissea » Pietro Citati, in La Civiltà letteraria europea (2005):

Il y a ici un des paradoxes de l’esprit grec. Apollon ne connaissait aucune des vertus qui furent appelées apolliniennes: la sérénité, le respect de la loi, l’harmonie, la modération. Le dieu qui aurait proscrit la démesure péchait par démesure. Comme les Grecs le savaient parfaitement, cette mesure, qu’ils aimaient tant, naissait de l’excès, et la pureté naissait de l’impureté et de la faute. Il fallait un dieu violent, déchaîné, pécheur, assassin pour répandre sur la terre l’équilibre moral, le respect de la limite, le calme de l’esprit, le geste qui pacifie et concilie, l’harmonie souveraine de la cithare, comme si, par une métamorphose incompréhensible, ce qui était violent dans le monde divin devenait serein et harmonieux dans le nôtre.

Qui sta uno dei paradossi dello spirito greco. Apollo non conosceva nessuna delle virtù che da lui vennero chiamato apollinee: la serenità, il rispetto per la legge, l’armonia, la moderazione. Il dio che avrebbe proscritto la dismisura peccava di dismisura. Comme i Greci sapevano benissimo, quella misura, che amavano tanto, nasceva dall’eccesso, e la purezza nasceva dall’impurità e dalla colpa. Ci voleva un dio violento, sfrenato, peccatore, assassino, per diffondere sulla terra l’equilibrio nella morale, il rispetto del limite, la quiete dello spirito, il gesto que pacifica e concilia, l’armonia sovrana della cetra: come se, per una metamorfosi incomprensibile, ciò che era violento nel mondo divino diventasse sereno e armonioso nel nostro.

Thucydide: « On changea jusqu’au sens usuel des mots… »

On changea jusqu’au sens usuel des mots par rapport aux actes dans les justifications qu’on donnait. Une audace irréfléchie passa pour dévouement courageux à son parti, une prudence réservée pour lâcheté déguisée, la sagesse pour le masque de la couardise, l’intelligence en tout pour une inertie totale ; les impulsions précipitées furent comptées comme qualité virile et les délibérations circonstanciées comme un beau prétexte de dérobade… La plupart des hommes aiment mieux être appelés habiles en étant des canailles qu’être appelés des sots en étant honnêtes: de ceci, ils rougissent, de l’autre, ils s’enorgueillissent. 

(III, 82. Traduction J. de Romilly, cité par Pierre Vidal-Naquet dans Réflexions sur le génocide. Les juifs, la mémoire et le présent, tome III – La Découverte, 1995.)

 

Pontiggia:La Mostra di Iside

L’exposition d’Isis / Giuseppe Pontiggia[1]

Exposition d’Isis

Voir une part de notre monde intérieur transformée en objets signifie oublier cette puissance d’irréalité qui irradie la culture écrite et accroît le danger de sa fascination. La parole éclaire autant qu’elle cache, vivifie autant qu’elle supprime. Nous avons tellement lu sur les cultes d’Isis qu’ils ont fini par disparaître. Ils sont devenus du papier: livres, articles, pages, paragraphes, citations, bibliographies, cf.
Ici nous voyons que les hommes croyaient à Isis, que pour elle ils sculptaient des statues, frappaient des médailles et fabriquaient les sistres typiques de son culte.

(…)

Nous croyons que vivre est communiquer, qu’aimer est partager le même code, que le monde est un système de signes dont nous continuons à déchiffrer les signifiés, hormis le dernier. Je ne comprends pas pourquoi c’est rassurant, mais cela agit comme un sédatif. Que le monde soit l’interprétation de ce que les hommes interprètent comme monde, cela mystérieusement nous réconforte. [2]

La Mostra di Iside

Vedere trasformata in oggetti una parte del nostro mondo interiore significa dimenticare quel senso potente di irrealtà che la cultura scritta irradia e che contribuisce alla pericolosità del suo fascino. La parola illumina quanto occulta, vivifica quanto silenziosamente sopprime. Abbiamo letto tanto su i culti di Iside che alla fine sono scomparsi. Sono diventati carta: libri, articoli, pagine, paragrafi, citazioni, bibliografie, cfr.
Qui vediamo che gli uomini credevano a Iside e per lei scolpivano statue e coniavano medaglie e fabbricavano i sistri tipici del suo culto.

(…)

Crediamo che vivere sia communicare, che amare sia condividere un codice, che il mondi sia un sistema di segni di cui continuiamo a decifrare i significati, tranne l’ultimo. Non capisco perché sia rassicurante, ma agisce da sedativo. Ci conforta misteriosamente qhe il mondi sia l’interpretazione di ciò che gli uomini interpretano come mondo.[3]

notes:

1. Extr. de Prima Persona, in Conférence, n°24, pp. 351-2
2. trad. Christophe Carraud
3. Opere.- Milano : A. Mondadori, 2004 (I Meridiani)

Ajouts contre jour / Pierre Le Pillouër

Lu chez Denis hier soir le dernier livre de Pierre Le Pillouër, Ajouts contre jour. Je n’avais pas bien aimé son précédent livre, Privatif mais à présent il m’apparaît comme justifié par les réussites de celui-ci.

Deux exemples:

regarder le bleu du ciel sur un écran d’ordinateur
puis
le ciel en vrai plus rose courant
enfin narcisse rebattu
se regarder regardant les deux
pendant
pensant que les deux
cieux
se regardent

dès
qu’on
s’ex
plique
la langue française
des
coupes
verse
goutte
à
goutte
le
gros
trait
du
ploc

(J’ai le plaisir et l’honneur naguère de mettre en ligne sur mon vieux site deux textes de Pierre que je crois toujours inédits: « Genève, je ne veux pas » – dont à chaque fois que je le relis je me dis que Pierre Le Pillouër n’est jamais aussi bon, ou du moins pour moi délectable, que lorsqu’il se laisse aller, malgré ses scrupules, au lyrisme – et son journal roumain.)

« Ce que devrait faire le nouveau président américain quant à l’Iran… »

Sur History News Network, Michael Axworthy:

Le seul moyen sûr de se prémunir contre l’acquisition de l’arme nucléaire et de rejeter ces appels à l’action militaire – et de négocier un règlement global de tous les contentieux entre l’Iran et les Etats-Unis, tel que les deux parties puissent reprendre des relations normales sur une base de respect mutuel au moins, d’amitié si possible.

Après la chute de Baghdad au printemps 2003, le gouvernement iranien envoya aux américains (par l’intermédiaire du gouvernement suisse) une proposition de pourparlers en vue d’un « Grand Accord » [« Grand Bargain »] qui permettrait la résolution de la dispute nucléaire et la reconnaissance de facto d’Israël. L’administration Bush ignora la proposition, et reprocha aux Suisses de l’avoir transmise.

Un grand nombre d’observateurs, depuis Paul Wolfowitz jusqu’au fils du dernier Shah, depuis le dissident Akbar Ganji jusqu’au prix Nobel Shirin Ebadi, ont prévenu contre une action militaire, préconisant au contraire de permettre aux Iraniens de développer eux-mêmes un gouvernement plus libre, plus réellement représentatif, sans interférence extérieure.

L’histoire de l’Iran sur les 2 derniers siècles est en partie l’histoire d’une colère populaire croissante contre les ingérences extérieures, fondée sur une vieille aversion Shi’ite pour l’arrogance du pouvoir.

L’Iran est un vieux pays, avec une fierté pour son histoire et sa culture qui ont plus de 3000 ans, et cette culture a eu une influence dont beaucoup d’Américains et d’Européens n’ont pas la moindre idée. C’est une culture qui met une grande valeur sur l’éducation et les réalisations intellectuelles.

Cette génération cruciale [mieux éduquée] de jeunes Iraniens va-t-elle être rendue durablement hostile aux valeurs occidentales par une action militaire occidentale malheureuse? Ou ses instincts pro-occidentaux vont-ils être encouragés par une politique américaine déterminée de reconciliation qui peut attirer le régime iranien dans une réponse du même type? Mon profond espoir est que le prochain président américain choisira la seconde alternative.

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