Les insectes écriture (Ossip Mandelstam)

Voyage en Arménie / Ossip Mandelstam. (Trad. de Louis Bruzon, revue par André du Bouchet.- Mercure de France, 2005.):

A l’extrémité du champ détrempé, un phare dans la distance faisait tourner son diamant têt.
Et, tout d’un coup, je ne sais comment, m’est apparue la volte de mort, la danse nuptiale des insectes phosphorescents. A première vue, on eût dit que venaient de s’allumer des bouts divagants, et à peine perceptibles, de cigarettes excessivement fines, mais leurs paraphes étaient par trop audacieux, libres, désinvoltes.
Le diable seul sait où le vent les emportait!
A y voir de plus près: éphémères, survoltés, délirants, se convulsent, déchiffrent, absorbent la ténébreuse lecture prescrite du moment.
Notre grand corps volumineux se réduit en poussière exactement de la même façon, et notre activité se convertira en simple déchaînement de signaux si, après nous, nous ne laissons aucune preuve substantielle de notre existence.
Il est effrayant de vivre dans un monde constitué uniquement d’exclamations et d’apostrophes!

En parallèle au beau texte que CJ a mis en ligne sur son site dimanche dernier (extrait après le saut).

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Judaïsme, christianisme et Islam selon Montesquieu

(En complément à un billet de Cerca blogue! sur la notion de judéo-christianisme).

La religion juive est un vieux tronc qui a produit deux branches qui ont couvert toute la terre, je veux dire le mahométisme et le christianisme; ou plutôt c’est une mère qui a engendré deux filles qui l’ont accablée de mille plaies: car, en fait de religion, les plus proches sont les plus grandes ennemies. Mais, quelques mauvais traitements qu’elle en ait reçus, elle ne laisse pas de se glorifier de les avoir mises au monde; elle se sert de l’une et de l’autre pour embrasser le monde entier, tandis que d’un autre côté sa vieillesse vénérable embrasse tous les temps.

Après le saut le texte complet de la lettre persane prise sur le site Athena. On remarquera qu’il s’y trouve à la fois l’écho de thèmes qui seront privilégiés par l’antisémitisme moderne (l’argent et l’influence occulte) et un plaidoyer contre les persécutions faites aux Juifs. On y remarquera comment une vision large ne laisse pas judaïsme et christianisme en tête-à-tête mais laisse sur la scène le troisième acteur.

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John Donne: « let maps to other… »

John Donne (1572-1631):

I Wonder by my troth, what thou, and I
Did till we lov’d ? were we not wean’d till then ?
But suck’d on countrey pleasures, childishly ?
Or snorted we in the seaven sleepers den ?
T’was so ; But this, all pleasures fancies bee
If ever any beauty I did see,
Wich I desir’d, and got, t’was but a dreame of thee.And now good morrow to our waking soules,
Wich watch not one another out of feare ;
For love, all love of other sights controules,
And makes one little roome, an every where
Let sea-discoverers to new worlds have gone,
Let Maps to other, worlds on worlds have showne,
Let us possesse one world, each hath one, and is one.

My face in thine eye, thine in mine appears,
And true plain hearts doe in the faces rest,
Where can we finde two better hemisphaeres
Without sharp North, without declining West ?
What ever dyes, was not mixt equally ;
If our two loves be one, or, thou and I
Love so alike, that none doe slacken, none can die.

une traduction après le saut Lire la suite

Connaissance et savoir en Islam

Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique.– Gallimard, 1964.

Pour Sohravardî, une expérience mystique, sans formation philosophique préalable, est en grand danger de s’égarer; mais une philosophie qui ne tend ni n’aboutit à la réalisation spirituelle, est vanité pure. Aussi le livre qui est le vade-mecum des philosophes « orientaux » (le Kitâb Hikmat al-Ishrâq) debute-t-il par une réforme de la Logique, pour s’achever sur une sorte de mémento d’extase.

Christophe Colomb

Report de notes (suite à un billet de Strani):

Il y a évidemment des choses dans tout ça que je ne réécrirais pas aujourd’hui mais finalement pas tant. Ce que je me demande cependant, c’est dans quelle mesure ces notes écrites pour moi-même sont compréhensibles. Enfin… elles sont ici au fond des archives et peut-être qui s’aventurerait dans cette cave y trouvera quelques bricoles utiles.

Beaumarchais sur la suceptibilité musulmane (1781)

Pour mémoire, j’extrais cette citation d’un billet récent de Cerca blogue!.

Je broche une comédie dans les moeurs du sérail; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet, sans scrupule: à l’instant, un envoyé… de je ne sais où se plaint que j’offense, dans mes vers, la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc: et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant: « chiens de chrétiens »!

C’est tiré de la fameuse tirade de Figaro à l’acte 5, scène 3 du Mariage, celle où figure « vous vous êtes donnés la peine de naître, et rien de plus ». J’ai peut-être été inattentif mais je ne me souviens pas l’avoir entendue citer au moment de l’affaire des caricatures et il faut que je la trouve aujourd’hui sur le blogue d’un néo-con américain!

Claudel sur l’innovation en science et en pédagogie

Une (longue) citation volée à Jean-François Vincent dans les commentaires du Figoblog (faut aller voir le contexte, c’est savoureux, du moins pour les bibliothécaires):

On ne peut pas rester éternellement confit dans la même confiture!
(…)
Du nouveau, mais qui soit la suite légitime de notre passé. Du nouveau et non pas de l’étranger. Du nouveau qui soit le développement de notre site naturel.
Du nouveau encore un coup, mais qui soit exactement semblable à l’ancien!

(Claudel. Le Soulier de satin, Troisième journée scène II.)

La citation complète après le saut…

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Lecture: La parola ebreo / Rosetta Loy (1997)

Racconta monsignor Picard che prima furono ricevuti lui e altri due religiosi e al Papa viene consegnato un messale; subito dopo furono ricevuti tutti gli altri pellegrini. Ed è stato sfogliando il messale che il Papa si è soffermato sulla preghiera del canone della Messa « Supra quae propitio ac sereno vultu respicere digneris, et accepta habere, sicuti accepta habere dignatus es pueri tui justi Abel, et sacrificium Patriarchae nostri Abrahae… » qui Pio XI si è interrotto e rivolgendosi a monsignor Picard, ha commentato « Sacrificio di Abele, sacrificio di Abramo, sacrificio di Melchisedec, in tre righe tutta la storia religiosa dell’umanità… Testo grandioso, tutte le volte che lo leggiamo, siamo colti da une emozione irresistibile: Sacrificio Patriarchae nostri Abrahae. Osservate, Abramo è chiamato nostro patriarca, nostro antenato. L’antisemitismo non è compatibile con il pensiero et la realizzazione sublime che sono espressi in questo testo. E un movimento antitetico, con il quale noi cristiani non abbiamo niente a che fare ». A questo punto, racconta monsignor Picard, il Papa non è più risucito a contenere l’emozione e con la voce alterata ha citato le frasi du San Paolo che mettono in luce la nostra dicendenza spirituale da Abramo: « No, – ha concluso, – non è possibile ai cristiani partecipare all’antisemitismo… Noi siamo spiritualmente dei semiti ».

Chronique romaine, entrecoupée des souvenirs d’enfance de l’autrice, de l’antisémitisme en Italie sous le fascisme et sous l’occupation allemande. En particulier les positions du pape Pie XI (cf. ci-dessus), opposant résolu à la progression sous pression allemande d’une politique raciale fasciste puis celles de Pie XII, germanophile.Le livre a été traduit en français sous le titre un peu embarassé « Madame Della Seta aussi est juive« .

Pierre Bourdieu: politique et éthique

[A propos d’une interview de Pierre Bourdieu par Pierre Carles et de sa manipulation. Voir les circonstances sur Cerca blogue!.]

Restitué dans son intégralité, le propos de Pierre Bourdieu s’avère beaucoup plus complexe et moins « monnaiyable » politiquement que ce que sa version courte pouvait laisser croire. Et du coup beaucoup plus intéressant. Je me souviens d’entretiens que Pierre Bourdieu avait donnés au cours d’une série d’émissions sur France-Culture, il y a deux ou trois ans, et que je m’étais dit alors que sa démarche intime était moins politique que spirituelle, que ce qui le motivait était une ascétique (sociologie réflexive), sur un fond assez janséniste (c’est-à-dire presque calviniste/puritain mais plus centré sur soi que sur la communauté).

Contrairement à ce qu’il dit explicitement, le critère qui sépare l’homme de gauche de l’homme de droite semble, dans le cours de l’entretien, moins le rapport à l’ordre que le rapport au pouvoir et à son exercice et du coup gauche/droite deviennent moins des catégories politiques que des catégories éthiques. Et l’application politique de son propos devient problématique: comment comprendre ce qu’il dit de mai 68, « révolution ratée »? qu’est-ce qu’une révolution réussie? En le suivant on dirait volontiers qu’une révolution réussie c’est l’application d’un programme de gauche par des hommes intrinsèquement de droite. Et je continue de trouver sa logique « classante » glaçante, grosse de dangers possibles si elle trouvait une application politique. (Je ne veux pas dire que la pensée de Bourdieu ne devrait pas être appliquée à la politique, ce qui me semble, c’est que son centre de gravité n’est pas politique et que dans cette mesure son application à la politique est délicate, facilement dévoyée comme le montre le clip Daily Motion et l’utilisation qui en est faite ici ou ).

léiw alleguër…

Il y a deux mois, je pointais, dans un billet sur Claude Hagège, une erreur assez grosse commise par l’éminent linguiste. Claude Hagège faisait du moyen-francique mosellan, « première langue de France », une langue moribonde et en voie de disparition. Je relevais que loin d’être moribond, ce dialecte (plutôt que langue), à savoir le dialecte luxembourgeois, était en train d’acquérir un vrai satut de langue en tant que langue officielle de l’Etat luxembourgeois (avec l’allemand et le français).
C’est avec une jubilation non maîtrisée que je découvre un blogue en lëtzebuergesch: egalwaat.lu, et que je le découvre lié depuis Boing-Boing!
Ce qui tombe assez bien: j’ai mis ce matin un commentaire sur voix-haute. Christian insistait sur ce qu’il appelle la façon naturelle d’apprendre: « Nous apprenons la langue maternelle de façon naturelle, sans avoir besoin de faire aucun effort, sans y penser et sans même nous en apercevoir. » écrit-il. Or dans un article lu cet été, et dont la convergence de certaines thèses (celles concernant la lecture silencieuse) avec les positions de Christian, m’avait frappé alors, Ivan Illich fait de la « langue maternelle » une invention cléricalo-carolingienne qui s’oppose à l’apprentissage vernaculaire de la langue (il faut bien prendre garde pour comprendre les propositions d’Illich à cet usage contr’intuitif du terme « langue maternelle » / « mother tongue »: pour lui la langue maternelle, par opposition au patrius sermo qui est la langue de la famille). La langue apprise vernaculairement, « naturellement » étant bien entendu la langue vernaculaire.
Je me suis demandé ce qu’il se passait lorsque la langue « maternelle enseignée », selon Illich, se vernacularisait (dans la mesure où certaines caractéristiques essentielles et de nature linguistique séparent les vernaculaires des langues nationales), c’est-à-dire lorsque la langue nationale enseignée contre les vernaculaires (les dialectes, les patois…) est devenue la langue naturelle de la génération engendrante. Peut-on considérer, comme le fait Christian, que la situation vernaculaire, naturelle, est alors restaurée? Pour Illich, au contraire, c’est encore pire: les parents ont pris le relais des fonctionnaires enseignants: « de plus en plus la langue maternelle est enseignée non par des agents rétribués à cet effet mais par les parents, à titre gratuit. Ces derniers privent leurs enfants de leur dernière possibilité d’écouter des adultes qui ont quelque chose à se dire. »

Je ne veux pas dire ici qu’Illich a le dernier mot dans cette histoire. Il y a beaucoup de choses dans cet article qui me semblent inexactes ou contestables mais il y a dans ce texte un certain nombre d’observations qui m’apparaissent à la fois justes et peu souvent notéesou prises en compte. A commencer par celle rapportée ci-dessus: que les parents se comportent souvent, s’agissant de la langue, à l’égard de leurs enfants comme des éducateurs, s’appliquant à leur apprendre à (bien) parler au lieu de leur transmettre la langue à la manière vernaculaire, c’est-à-dire par l’exemple et en les tenant dans un bain linguistique d’autant plus enrichissant que la langue employée l’est avec le plus de soin des intérêts du locuteur (et non de l’enfant). Et comme ces observations pertinentes sont prises en système, quelque soit l’aversion que je peux ressentir à l’égard de la technophobie d’Illich, elles sollicitent la réflexion.

En commentaire aux extraits que je fis d’Illich et à propos de ce dernier (concernant la pratique linguistique « enseignante » des parents), Bridgetoun s’étonnait: « je ne comprends pas le dernier passage (…) depuis plusieurs siècles pour nous la langue vernaculaire et la langue enseignée, la langue reçue des parents et la langue enseignée est la même. » Dans la réponse que je lui fis, j’insistais sur ce qui me trottait alors par la tête, à savoir le souvenir qui me restait d’avoir assisté à cette pratique pédagogique parentale (et d’ailleurs ici plus haut je ne fais que recopier ce que j’écrivis alors) et la contestation par Illich que des pratiques non marchandes comme celle de ces parents puissent en rien constituer une alternative au système de la production marchande. Du coup je négligeais ce qui était le principal du commentaire de B., à savoir ce qui fait l’objet de la rumination présente: l’identité supposée de la langue vernaculaire parentale et de la langue enseignée.

(à suivre)