De l’orthographe et de l’accent (commentaire)

Je suis allé voir sur le site ortograf. Depuis toujours je réfléchis ou fantasme sur ce que pourrait être une réforme radicale de l’ortographe, j’ai donc trouvé intéressante la tentative proposée ici. Je remarque qu’elle suppose une prononciation fixée et un usage écrit identique calcable sur un usage oral (fixé), ce qui est évidemment contestable.
Dans la tentative d’ortograf la naïveté des présupposés se marque particulièrement par le sort qui est fait au e muet. Lequel est théoriquement aboli mais ressurgit pour traiter la question des nasales. Comme Mario Pérard n’a pas recours au tilde espagnol (ou à une autre solution analogue) pour noter les nasales, il est obligé de réintroduire le e muet pour distinguer « un » de « une » qui devraient selon son système s’écrire de la même façon.
Mais le e muet a d’autres enjeux, j’en vois deux: il n’est pas muet partour et en particulier il reste présent dans le français parlé avec l’accent occitan (méridional, « marseillais ») et par ailleurs, comme nous l’avons appris à l’école, il est nécessaire pour réintroduire leur prosodie aux vers français classiques (ce qui fait qu’une manière de dire naturellement les vers de la tragédie classique, entre autres, est de les dire avec l’accent occitan, ce qui fonctionnerait presque parfaitement si le préjugé ne ridiculisait l’accent occitan).

(Commentaire mis sur Reprises)

Sauver le monde 2 (commentaire sur Reprises)

Commentaire sur Le langage vs la langue:

Les sciences du langage ne sont pas pour moi, je le crains, un sol bien ferme. Je ne suis pas sûr de bien comprendre la distinction entre la langue et le langage au-delà du trivial, à savoir que le langage serait la faculté où la langue serait une actualisation de cette faculté. Mais il ne semble pas que ce soit dans ce sens que tu utilises le mot « langage ». Le langage ici n’est-il pas chez toi, ici, ce que les Grecs disaient « logos »?
La bicyclette est un effet de langage comme tel grand texte littéraire, je veux bien, mais elle n’est pas un dispositif signifiant, me semble-t-il, sauf par une opération supplémentaire que je dirais volontiers littéraire ou poétique. En d’autres termes, si la bicyclette a sans doute plus fait pour changer le monde que la Recherche (pour rester synchronique), elle ne saurait comme la Recherche le fait pour ses lecteurs aider à le sauver (voir les titres de nos billets).

Finalement, dans ta critique des professionnels et virtuoses de la langue, n’y a-t-il pas la critique de la confusion (d’origine marxiste) entre sauver et changer, l’idée qu’on ne peut sauver le monde qu’en le changeant?

Je ne voudrais pas que notre échange éclipse ce sur quoi nous sommes d’accord, à savoir la critique de la calomnie du monde (et du monde des objets techniques) et de la prétention hégémonique des gens de lettres et autres professionnels de la parole. Tu remarqueras d’ailleurs que la façon dont Thomas pense la prophétie (mais cela peut être appliqué à la littérature) interdit toute appropriation, toute légitimation de statut.

Sauver le monde (commentaire sur Reprises)

En commentaire du commentaire de CJ, « Changer le monde » sur Divine Folie:

« Critique », je proteste. Je faisais état d’une perplexité… je suis d’accord avec l’essentiel de ce que tu dis et ma perplexité tient à des questions sur le périmètre exact de cet accord. « L’écriture littéraire est dans le monde, comme toutes les autres activités sociales ». Certes mais chaque pratique sociale n’a-t-elle pas une façon d’être au monde qui est la sienne, et dans ce cas la façon d’être de la littérature n’est-elle pas d’y être comme « en face » (ce qui est et n’est pas y être comme un juge ou un arbitre)? Ou bien, dit autrement, la littérature n’a-t-elle pas à faire au monde comme un tout? Les points d’interrogation ici ne sont pas rhétoriques.
A ce point de ma perplexité, la question est sur le concept de « monde ». Sous d’autres cieux ou en d’autres temps on parlerait de « créature » ou de « création », ce qui reposerait la question sous un autre angle peut-être fécond (alors la suggestion de Pieper/Platon serait qu’il n’y aurait de littérature qu’infuse de révélation, c’est à dire d’une descente depuis ce qui excède le monde et le fonde… mais je sens tout de suite ce qui t’agace ou te révulse dans ce genre d’assertions…).
Tes 2 citations de Jean posent bien le problème (et une aporie sur quoi je me cogne depuis longtemps). Je suis tenté de résoudre l’aporie en supposant une amphibologie, à savoir que le mot « monde » n’est pas pris au même sens dans un cas et dans l’autre, que dans le premier cas, il s’agit du tout de la création, que dans le second il s’agit du monde social (comme dans « mondain »). Ce sdoppiamento n’est pas tout à fait impertinent, il me semble, mais ne tient pas à la longue, ne serait-ce que parce que le « monde » au sens 1 (dans ta citation 1) est « à sauver », donc maudit ou qqchose comme ça.
– Cependant à bien relire, y a-t-il réellement aporie: il ne nous est pas dit qu’il nous faille aimer le monde mais que D. l’a aimé? Et si l’on veut s’approprier le propos de l’évangéliste, ne peut-on se dire qu’il nous faut aimer le monde depuis l’amour divin du monde, qu’il ne nous faut l’aimer qu’ainsi sauf à s’y engluer, comme tu le dis? (Et Il y aurait bien là un balancement du sens 2 au sens 1.)
Comme je me rends bien compte que je fais là de la mauvaise théologie, j’arrête après avoir noté que ce qui m’apparaît surtout, c’est qu’il est impossible de penser ces questions sans faire référence à la révélation (et c’est ce que j’essayais de pointer avec mes notes du printemps sur Benny Lévy – voir en particulier à la fin du billet lié ici: « ‘Monde commun fondé sur la culture’: c’est cela même que les Maîtres d’Israël ont en vue quand ils nous mettent en garde contre les modes d’existence dans les Nations. »)

Thomas d’Aquin sur la prophètie

« Sans doute en tant que vision du prophète, la prophétie est bien, d’une certaine manière, un acte de l’esprit; mais, eu égard à la lumière qui est reçue brusquement et comme quelque chose qui passe à travers le prophète (comme la lumière solaire à travers l’atmosphère), elle ressemble à une passion. »

(Quaestiones disputatae de veritate, q. 12, a.1 – cité par Josef Pieper)

« Dans la Révélation prophétique, l’esprit du prophète est mû par l’Esprit Saint comme un instrument qui s’abandonne. »

(Somme théologique, q. 171 – cité par Josef Pieper)

Tactique du diable / C.S. Lewis

« [le] ‘point de vue de l’histoire’ (…) l’homme instruit, qui se trouve devant une déclaration d’un auteur ancien, se pose toutes les questions imaginables, excepté celle de savoir si cette déclaration est conforme à la vérité. »

(cité par Josef Pieper, tiré de Screwtape Letters)

De la divine folie / Josef Pieper

De la divine folie: sur le Phèdre de Platon / Josef Pieper; trad. de M. de Gandillac, rev. P. blanc, préf. J.-F. Mattéi.

(voir la citation de C.S. Lewis)

Petit livre (58 pages), de ceux qui se lisent facilement à l’occasion d’un déplacement à Paris ou à Marseille, consacré au fameux passage du Phèdre qui évoque les sources non rationnelles de la connaissance. 4 sources: la prophétie, la purification, la poésie et l’amour (éros).

L’original est en allemand (Begeisterung und göttlichen Wahnsinns), publié en 1963. L’auteur a écrit sur Thomas d’Aquin.

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Atlas / Jorge Luis Borges

Atlas / Jorge Luis Borges.- Barcelona: Lumen, 1999.

Estambul

Cartago es el ejemplo más evidente de una cultura calumniada, nada posemos saber de ella, nada pudo saber Flaubert, sino lo que refieren sus enemigos, que fueron implacables. No es impossible que algo parecido ocurra con Turquía.

Qué puedo yo saber de Turquía al cabo de tres días? He visto una ciudad esplendida, el Bósforo, el Cuerno de Oro y la entrada al Mar Negro, en cyas márgenes se descubrieron piedras rúnicas. He oído un idioma agradable, que me suena a un alemán más suave.

La dernière phrase est du grand Borges, qui formule en une phrase presque banale l’appréhension confuse qu’on a de la langue turque lorsqu’on y porte un peu l’oreille: comme l’allemand, le turc peut composer des mots interminables par juxtaposition, comme lui il compose ses phrases de telle sorte qu’il faut en attendre la fin pour en comprendre le sens, et comme lui il mélange les sons communs de palatales et de gutturales moins rudes que celles de l’arabe.

links for 2006-06-04

Benny Lévy sur Husserl

in: Le Livre et les livres, p. 56:

Le programme lévinassien que reprend Alain est une relève du dernier grand programme pour l’Europe – celui de Husserl, au moment de la montée du nazisme. Husserl avait défini la tâche métaphysique de l’Europe et c’est poignant de relire ces textes, tant ils ont été à l’évidence démentis par les faits, par l’ampleur de ce qui s’est révélé à partir de la catastrophe de la dernière guerre. C’était un très grand programme: défendre l’Europe, c’est défendre la raison, et il fallait donc redonner toute sa vigueur au rationalisme. (…) La question est la suivante: que ce programme puisse formellement consister, je n’en disconviens pas mais est-ce que ce programme résiste à l’érosion décrite avec tellement de talent par Alain Finkielkraut?

[En complément aux billets de janvier (billet citation). Benny Lévy semble partager le point de vue de Gérard Granel, avec un angle un peu différent, moins heideggerien. Je ne partage pas leur point de vue: je prends le texte de Husserl comme un testament, non comme un programme. En 1936, lorsque Husserl écrit la Krisis, le régime anti-sémite nazi est déjà au pouvoir et Husserl a été chassé de l’Université, la catastrophe a déjà commencé. Je prends le « programme » de Husserl comme un essai de faire passer quelque chose à travers la catastrophe, un message que nous avons à recevoir. Je n’oublie pas que j’avais promis à Christian de répondre aux questions qu’il posait en commentaire à l’un de ces billets mais je ne suis pas sûr de comprendre assez Husserl pour m’y risquer aujourd’hui, j’y travaille.]

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Alain Finkielkraut et Benny Lévy sur les guerres yougoslaves

in: Le Livre et les livres, p. 103 (cf. billets précédents):

Alain Finkielkraut – Tu t’es souvent souvent étonné, Benny, de mes partis pris, et j’imagine qu’il y en a un qui te surprend encore, si tu ne l’as pas oublié: mon engagement pour les causes slovène et croate dès le début de la guerre en ex-Yougoslavie.

Benny Lévy – Oui, je n’y ai jamais rien compris!

AF – Voilà, jamais rien compris – et je renonce à te le faire comprendre! Mais je voudrais simplement te dire une chose: il y a eu un colloque organisé en février 1992 à Paris (à l’initiative, d’ailleurs, de La Règle du jeu, la revue de Bernard-Henri Lévy, et avec la participation de grands intellectuels: Semprun, Derrida, Handke; Mitterrand, lui-même, s’est montré) intitulé « l’Europe ou les tribus ». Les tribus, c’était là-bas, l’empoignade balkanique; l’Europe, c’était luxe, calme et volupté post-nationale. Et j’ai commencé mon intervention par cette phrase: « Je suis le membre d’une vieille tribu. » Confusément, je comprenais que cette véhémence anti-tribale allait bientôt se retourner contre les Juifs.

[La façon dont Benny Lévy répond est à lire mais je recopie ce morceau pour une raison précise: j’ai été frappé à la première lecture de ce que AF cite les causes slovènes et croate mais pas les Bosniaques ni les Kosovars. Cela reflète sans doute la réalité de son engagement dans son déroulement dans le temps, lié, je suppose, au caractére clairement national des deux premières causes, moins clair pour la Bosnie et le Kosovo. Mais je ne peux m’empêcher d’y reconnaître aussi l’effacement des noms musulmans.]