Langage et révolution selon Barthes

In Mythologies, 1957 (p. 234):

Il y a (…) un langage qui n’est pas mythique, c’est le langage de l’homme producteur: partout où l’homme parle pour transformer le réel et non plus pour le conserver en image, partout où il lie son langage à la fabrication des choses, le méta-langage est renvoyé à un langage objet, le mythe est impossible. Voilà pourquoi le langage proprement révolutionnaire ne peut être un langage mythique. La révolution se définit comme un acte cathartique destiné à révéler la charge politique du monde: elle fait le monde et son langage, tout son langage , est absorbé fonctionnellement dans ce faire. C’est parce qu’elle produit une parole pleinement, c’est-à-dire initialement et finalement politique, et non comme le mythe, une parole initialement politique et finalement naturelle, que la révolution exclut le mythe. De même que l’ex-nomination bourgeoise définit à la fois l’idéologie bourgeoise et le mythe, de même la nomination révolutionnaire identifie la révolution et la privation de mythe: la bourgeoisie se masque comme bourgeoisie et par là même produit le mythe; la révolution s’affiche comme révolution et par là-même abolit le mythe.
On m’a demandé s’il y avait des mythes « à gauche ». Bien sûr, dans la mesure même où la gauche n’est pas la révolution. Le mythe de gauche surgit précisément au moment où la révolution se transforme en « gauche », c’est-à-dire accepte de se masquer, de voiler son nom, de produire un méta-langage innocent et de se déformer en « Nature ».

Pierre Bourdieu: politique et éthique

[A propos d’une interview de Pierre Bourdieu par Pierre Carles et de sa manipulation. Voir les circonstances sur Cerca blogue!.]

Restitué dans son intégralité, le propos de Pierre Bourdieu s’avère beaucoup plus complexe et moins « monnaiyable » politiquement que ce que sa version courte pouvait laisser croire. Et du coup beaucoup plus intéressant. Je me souviens d’entretiens que Pierre Bourdieu avait donnés au cours d’une série d’émissions sur France-Culture, il y a deux ou trois ans, et que je m’étais dit alors que sa démarche intime était moins politique que spirituelle, que ce qui le motivait était une ascétique (sociologie réflexive), sur un fond assez janséniste (c’est-à-dire presque calviniste/puritain mais plus centré sur soi que sur la communauté).

Contrairement à ce qu’il dit explicitement, le critère qui sépare l’homme de gauche de l’homme de droite semble, dans le cours de l’entretien, moins le rapport à l’ordre que le rapport au pouvoir et à son exercice et du coup gauche/droite deviennent moins des catégories politiques que des catégories éthiques. Et l’application politique de son propos devient problématique: comment comprendre ce qu’il dit de mai 68, « révolution ratée »? qu’est-ce qu’une révolution réussie? En le suivant on dirait volontiers qu’une révolution réussie c’est l’application d’un programme de gauche par des hommes intrinsèquement de droite. Et je continue de trouver sa logique « classante » glaçante, grosse de dangers possibles si elle trouvait une application politique. (Je ne veux pas dire que la pensée de Bourdieu ne devrait pas être appliquée à la politique, ce qui me semble, c’est que son centre de gravité n’est pas politique et que dans cette mesure son application à la politique est délicate, facilement dévoyée comme le montre le clip Daily Motion et l’utilisation qui en est faite ici ou ).

Liberté, égalité, fraternité (John Rawls)

Il est courant d’entendre opposer les deux premiers termes de notre devise républicaine. Le principe de liberté s’opposerait au principe d’égalité, la question politique serait du juste équilibre entre ces deux principes et la différence entre la droite et la gauche serait que la première favoriserait le premier principe et la seconde le second. Quant au troisième, un peu à la manière de la troisième personne de la Trinité, on ne saurait trop quoi en faire, il serait quelque chose comme un supplément d’âme.
J’ai du mal avec cette façon de comprendre notre devise. D’abord quant à l’opposition des 2 premiers principes: comment ne pas voir que la liberté se soutient de l’égalité, qu’un certain niveau d’inégalité se traduit par la perte de liberté du plus grand nombre (la liberté politique devient un leurre à partir du moment où l’information pertinente au choix politique est monopolisée par un petit nombre) et que réciproquement qu’un système qui sacrifie la liberté au nom de l’égalité ne peut que produire une inégalité plus essentielle qu’un système libéral?
C’est dire qu’il faut penser les rapports entre liberté et égalité de manière plus complexe et articulée qu’en termes de balance et d’équilibre quantitatif entre un plus et moins de ceci et en conséquence un moins ou plus de cela (oui, je sais, c’est évident mais vous la voyez souvent appliquée, cette exigence évidente, dans le débat politique?).
Quant au troisième terme, au-delà de l’embarras, j’avais tendance à le trouver un peu suspect: cet appel à la fraternité me rappelait la complicité des frères après la perpétration du meurtre du père dans l’expérience de pensée de Totem et Tabou (quelque chose, donc, qui avait à voir avec le partage des femmes – le côté « genre », masculin, du troisième principe ajoute à l’embarras généralement éprouvé à son propos et on a tendance à le remplacer par le principe de solidarité, ce qui ne pose pas moins la question de son articulation aux deux premiers).

A partir d’une autre expérience de pensée, John Rawls donne, me semble-t-il, des outils pour penser l’articulation des trois principes de notre devise républicaine, et de les penser dans leur ordre même, avec la priorité donnée à la liberté et le troisième principe comme médiateur qui permet d’articuler les 2 premiers dans leur solidarité même (et sortir ainsi le troisème terme, qu’on l’articule « fraternité » ou « solidarité » de son imprécision moralisatrice).

Voir mes notes de lecture.

(Report de Cerca blogue!)

« capitalisme » / « libéralisme » + Heidegger

(En complément d’une note sur Cerca Blogue!)

Ces derniers mois, en France, nous pouvons avoir l’impression d’un retour partiel, dans la sphère intellectuelle, de la situation de l’après-guerre. Je pense au retour, encore un peu occulte, à demi déclaré, de Heidegger comme le philosophe du temps et à la domination à gauche d’une idéologie qu’on peut appeler para-communiste.

Quant à Heidegger, il semble que les mises à jour critiques et les dénonciations (Farias, les deux Faye, ce qui était à l’avant-plan du débat il y a peu encore) soient à présent digérées et qu’elles n’ont pas suffi à disqualifier ce qui chez Heidegger semble pertinent pour penser notre époque. Il est remarquable que ce retour de Heidegger concerne des régions idéologiques très diverses (Alain Finkielkraut ou Catherine Malabou – sa conférence au colloque Heidegger de Stasbourg, 2004: Heidegger, critique du capital) mais qui ont en commun la critique du libéralisme social et économique.

Il est intéressant, par ailleurs, d’observer quelques éléments qui distinguent la configuration anti-libérale qui prévaut à gauche aujourd’hui de l’hégémonie idéologique du parti communiste dans l’après guerre. D’abord que le parti communiste a perdu sa situation centrale, or le parti communiste, c’était une organisation, une idéologie articulée, un projet politique articulé en programmes, etc., c’était aussi la solidarité avec une gouvernance effective, un projet mis en pratique, ceux des pays du socialisme réel. C’est-à-dire que le parti communiste représentait une responsabilité possible.

Une autre particularité est le remplacement dans le discours courant du mot « capitalisme » par le mot « libéralisme ». L’usage particulier fait en France par le mot, où il ne désigne jamais, sinon dans des discours spécialisés, le libéralisme politique, permet de comprendre sous le mot « libéralisme » à peu près la même chose que ce qu’on appellait « capitalisme ». Cette substitution s’est faite à l’issue d’un processus qui a vu disparaître progressivement les mots « néo-libéralisme » puis « ultra-libéralisme », soit la possibilité d’options différentes voire opposées à l’intérieur du mode de production capitaliste organisé en économie libérale de marché.

Une des conséquences de cette substitution que le système dénoncé se retrouve sans alternative claire, sans programme de prise de responsabilité réelle. Au capitalisme s’opposait le socialisme (que le socialisme des communistes et celui des socialistes étaient réalité très différents et que le projet socialiste de rupture avec le capitalisme n’ait pas résisté à l’épreuve du pouvoir est une autre histoire), qu’est-ce qui s’oppose au libéralisme (comme projet)? Selon les uns, ce sera toujours le socialisme (étant entendu distinct de socialisme réel – et à voix basse), selon les autres ce sera un mode de développement alternatif, ou des expérimentations de nouveaux modes d’organisation démocratique, l’alternative la plus stable et la plus « vendable » politiquement ces jours-ci me semble être la République (derrière quoi, il me semble entendre parfois, assez souvent, mais à voix basse, la Nation).

Parallèlement, la désignation de l’adversaire devient floue. Le capitalisme était incarné par les capitalistes, qui incarne le « libéralisme »? Cela reste généralement sous-entendu: les capitalistes mais aussi les libéraux dans la mesure où le mot désigne à la fois une idéologie et une organisation effective… Pratiquement on en arrive à une situation où l’ennemi n’est pas d’abord un ou des groupes d’hommes mais une abstraction hypostasiée. Ce qui n’empêche pas la stigmatisation, au contraire, seront stigmatisés des complices, des fauteurs de l’abstraction, sans que soit pratiquement remis en cause leur position de responsabilité. Soit une configuration politico-morale (condition d’une réponse possible à la question « Que faire? ») semblable à la configuration néo-heideggerienne où la Technique est cette abstraction hypostasiée actualisant le Mal (la récusation heideggerienne de la morale ou de l’éthique ne change rien à l’affaire: c’est une constante de la pensée post-nietzschéenne que d’importer massivement de la morale sous le couvert de l’immoralisme, je veux dire de la stigmatisation et de la culpabilisation).

(Cette configuration a pour inconvénient, entre autres, de brouiller logique du crime et logique de la catastrophe, responsabilité et culpabilité – ce que Heidegger fait délibérément. Elle ne laisse possible que la position hystérique ou la position du retrait, les deux pouvant se combiner. Ce qu’elle bouche, c’est la position critique, au sens kantien, condition d’une politique du possible – ceci entre parenthèses parce que sinon je ne m’en sors pas!)

Jean-Pierre Dupuy: le catastrophisme éclairé

Jean-Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé, Métaphysique des tsunamis, au Seuil) à l’instant sur FC. C’est très bien, ce qu’il dit, mais ça sent un peu le créneau.

Je résume ce que j’ai compris: il vient des sciences. Il choisit les sciences sociales puis la philosophie par indépendance de pensée (pour fonctionner dans les sciences, il faut admettre toutes une séries de propositions dont des propositions inacceptables – cf. Th. Kuhn). En tant que scientifique de formation, il va plutôt pratiquer une philosophie d’inspiration anglo-saxonne plutôt que la philosophie d’inspiration allemande comme les font les philosophes littéraires (soit l’essentiel des philosophes français). Il va travailler sur les paradoxes des catastrophes, en commençant par la logique de la dissuasion nucléaire, paradoxes qui sont des paradoxes du temps. Même en possession de certitudes objectives, on ne peut croire aux catastrophes annoncées (rupture trop radicale avec le cadre de conception du monde, donc du possible – je suppose; lorsqu’on rationalise cette impossibilité de croire, on met sa confiance dans la techno-science pour résoudre les conditions de la catastrophe future, le problème, c’est que les solutions de la technoscience créent de nouvelles conditions catastrophiques, ex. des nanosciences). Or il est nécessaire de penser selon l’horizon global des catastrophes (ex.: sectoriellement on va se préoccuper du renchérissement, c’est-à-dire de la raréfaction des ressources énergétiques fossiles, or selon l’horizon du réchauffement planétaire, pour éviter la catastrophe climatique, il faudrait n’utiliser qu’un tiers des ressources disponibles, selon cet horizon, donc, on n’est pas dans une logique de la rareté mais dans une logique de la surabondance, que l’économie ne connaît pas). Solution: inscrire la catastrophe comme nécessité, telle qu’on peut considérer qu’elle a déjà eu lieu, c’est à dire nous penser dans l’après-catastrophe, en quelque sorte inverser le temps (histoire de Noé qui prend le deuil de l’humanité qui ne veut pas croire au Déluge). De cette façon, il sera éventuellement possible de produire la prise de conscience qui permettrait d’éviter la catastrophe.

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Rattrapage: Max Gallo, Nice et Libération

Cerca blogue: Rattrapage: Max Gallo, Nice et Libération

X. une explication

(J’ai mis en ligne la semaine dernière le texte d’une jeune amie décrivant sa pratique d’enseignante précaire (voir le billet sur Cerca blogue!, le texte est ici dans les écrits). J’avais d’abord mis son prénom mais elle m’a demandé de l’enlever pour préserver son anonymat. Comme Christian avait déjà mis en ligne un billet-commentaire sur son blogue, je lui ai écrit pour lui demander de le modifier en conséquence. Il s’en est ensuit un échange dont X., ma jeune amie, a reçu copie. Elle a voulu s’expliquer sur les raisons qu’elle avait de rester anonyme. C’est cet explication que je mets en ligne ci-dessous.)

Bon, on dirait que je vous dois quelques explications à tous les 2 concernant les raisons de cette prudence qui semble vous étonner. Premièrement, mon inquiétude n’était pas d’être « surveillée » mais grillée dans le milieu des universitaires anglicistes, pas particulièrement réputé pour sa grande ouverture d’esprit : n’étant pas en poste, j’espère quand même en obtenir un quand j’aurai fini ma thèse, en étant jugée sur la qualité de cette dernière et non sur mes réflexions politiques (sachant que la frontière entre ces deux domaines de recherche est loin d’être infranchissable).

Tant que je resterai en position d’ « outsider » (i.e. une enseignante temporaire, non intégrée à la fonction publique), les critiques que je porte à l’encontre du système ont peu de chances d’être entendues de mes collègues. Or, c’est avant tout d’eux que j’ai envie de me faire entendre, puisqu’ils sont les mieux placés pour proposer et appliquer des réformes.

De mon point de vue, la légitimité d’un discours n’a rien à voir avec la position sociale de celui qui le tient – c’est avant tout une question de cohérence interne. Cela étant dit, je me suis aperçue (tardivement, c’est en cela que je suis peut-être encore un peu « ado ») que mes collègues universitaires ne partageaient pas du tout cette appréciation : ayant souvent été confrontée à leur condescendance et à leur indifférence (je n’ai jamais reçu aucune réponse aux 6 pages de propositions pédagogiques que j’ai envoyées à tous les collègues du département enseignant les mêmes matières que moi), je suis forcée de constater qu’ils ne m’écouteront pas tant que je n’aurai pas l’étiquette du CNU sur le front.

En ce moment, je travaille avec une cinéaste qui fait un documentaire sur l’engagement politique chez les 18-28 ans pour ARTE. Jusqu’à présent, il ne m’était jamais venu à l’esprit de me définir comme « engagée » : c’est son regard et l’intérêt qu’elle porte à mon travail qui me font réaliser que je fais partie des gens qui agissent autrement qu’en s’inscrivant dans un syndicat ou un parti (les 2 n’étant d’ailleurs pas incompatibles, j’imagine, surtout aujourd’hui, avec la déroute des idéologies, etc.). C’est très nouveau pour moi et je dois m’y habituer – c’est-à-dire, je dois m’habituer à l’idée que les analyses que je fais de mon expérience sociale individuelle peuvent résonner avec les réflexions que poursuivent d’autres individus, engagés dans des contextes différents. Je réalise qu’en tournant avec elle, je risque non seulement de m’attirer les ricanements de certains collègues mais aussi les commentaires indignés d’autres « chercheurs précaires » – certains m’ont déjà reproché de « me vendre à la cause libérale », en souscrivant à un projet qui s’intéresse à des portraits individuels plutôt qu’à des problèmes collectifs et désincarnés. Effectivement, ce que j’ai dit à la caméra peut difficilement faire sens dans une logique de lutte des classes.

Pour avoir passé mon enfance en compagnie de « terroristes intellectuels » d’extrême gauche et d’extrême droite, j’ai une certaine expérience des réactions provoquées par la petite voix qui s’élève au milieu des insultes pour dire : »Mais attends, après tout, ce n’est pas si difficile que ça, de changer les choses sans faire de révolution… ». Face à la caméra, j’ai dit l’autre jour que j’avais voté Oui à la Constitution européenne, parce que j’estimais que l’Etat français ne représentait pas l’idée que je me fais de la société française, et que j’avais envie d’aller chercher les députés européens, de les amener dans nos cités qui brûlent, dans nos prisons surpeuplées et dans nos écoles abandonnées et de leur dire : « Bon, qu’est-ce que vous pouvez faire pour nous, vos électeurs ? ». En disant cela, j’ai pensé : « Tu vas te faire flinguer ma petite … ».

Peut-être ces inquiétudes vous sembleront-elles disproportionnées ? Encore une fois, elles viennent de mon enfance, je les apprivoise progressivement mais je n’en ai pas encore tout à fait fini avec elles.

Merci pour votre compréhension,

links for 2006-05-10

La déplorable affaire du foulard (suppl.)

(Suite de la note du 29) Dans un entretien ultérieur (La Question de l’universel, juillet 2003 – soit au moment où l’affaire du foulard va rebondir et devenir la loi sur le voile) Benny Lévy enfonce le clou en ouverture d’un débat où il ne sera pas question de vêtement:

« Comme vous le savez, le Juif vit à travers les mitsvot. Si l’on est menacé, on peut profaner Chabat, par exemple. Mais la guemara nous dit que par contre, il y a trois choses pour lesquelles on doit sacrifier sa vie: l’idolâtrie (avoda zara), les relations sexuelles prohibées (guilouy arayot) et le meurtre (retsiha). Si l’on m’oblige, sous peine de mort, à transgresser l’une de ces trois interdictions capitales, il y a alors un commandement positif (mitsvat assé) de sacrifier sa vie plutôt que de faire dela. Et puis la guemara ajoute – attention! – : si nous sommes dans une période où le pouvoir des Nations commence à nous persécuter – écoutez bien! – alors, même s’il ne s’agit que de modifier une simple coutume (comme par exemple la façon de nouer un lacet de soulier), il faut de sacrifier – il faut sacrifier sa vie! Il y a un élément proprement juif qui est fixé dans ce soulier des autres. Dans ce cas donc, il faut y aller, il faut résister, parce que c’est toute la yaadout, l’être juif qui est en jeu, comme Rachi l’explique sur place, parce que le lacet de soulier, ce petit vêtement, la petite kippa, c’est tout simplement le tenant-lieu de tout le reste. Et toujours le Juif de la Torah sera vu comme un type bourré de vêtements hétéronomes par rapport au déshabillé général (…) Il faut tout faire pour ne pas arriver à une situation où l’on se trouverait, même de loin, en position de devoir sacrifier pour défendre la yaadout, l’être juif que concentre la kippa. Attention, c’est de la dynamite cette histoire! Faites attention! Mieux vaut, si c’est possible, s’écarter. » (pp 87-88)

L’Etrange défaite / Marc Bloch

(in: L'Histoire, la Guerre, la Résistance.– Quarto, Gallimard, 2006. p. 549)Un trait, entre tous décisif, oppose la civilisation contemporaine à celles qui l'ont précédée: depuis le début du XXe siècle, la notion de distance a radicalement changé de valeur. La métamorphose s'est produite, à peu près, dans l'espace d'une génération et, si rapide qu'elle ait été, elle s'est trop bien inscrite, progressivement, dans nos moeurs, pour que l'habitude n'ait pas réussi à en masquer, quelque peu, le caractère révolutionnaire. (…) Les Allemands ont fait une guerre d'aujourd'hui, sous le signe de la vitesse. Nous n'avons pas seulement tenté de faire, pour notre part, une guerre de la veille ou de l'avant-veille. Au moment même où nous voyions les Allemands mener la leur, nous n'avons pas su ou pas voulu en comprendre le rythme, accordé aux vibrations accélérés d'une ère nouvelle.

Marc Bloch cite en note Les Routes et le Trafic commercial dans l'Empire romain / Charlesworth: "Les hommes doivent aujourd'hui prendre leurs résolutions avec une promptitude qui eût stupéfié nos aïeux."

plus loin (p. 631):

La curiosité manquait à ceux-là mêmes qui auraient été en position de la satisfaire. Comparez ces deux journaux quasi homonymes: The Times et Le Temps. Les intérêts, dont ils suivent, l'un et l'autre, les ordres, sont de nature semblable; leurs publics, des deux côtés, aussi éloignés des masses populaires; leur impartialité, également suspecte. Qui lit le premier, cependant, en saura toujours, sur le monde, tel qu'il est, infiniment plus que les abonnés du second. (…) La misère de nos bibliothèques municipales a été maintes fois dénoncée. (…) On m'a raconté que, dans une commission internationale, notre délégué se fit moquer, un jour, par celui de la Pologne: de presque toutes les nations, nous étions les seuls à ne pas pouvoir produire une statistique sérieuse des salaires. Nos chefs d'entreprises ont toujours mis leur foi dans le secret, favorable aux menus intérêts privés, plutôt que dans la claire connaissance, qui aide l'action collective. Au siècle de la chimie, ils ont conservé une mentalité d'alchimistes. (…) Le pis est que cette paresse de savoir entraîne, presque nécessairement, à une funeste complaisance envers soi-même. J'entends, chaque jour, prêcher par la radio, le "retour à la terre". (…) Ces bucoliques avis, pourtant, ne sont pas exclusivement choses d'aujourd'hui. Toute une littérature de renoncement, bien avant la guerre, nous les avait rendus déjà familiers. Elle stigmatisait l'"américanisme". Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l'amabilité en même temps que la force secrète d'une société qu'elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé. (…) Or, ayons le courage de nous l'avouer, ce qui vient d'être vaincu en nous, c'est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l'oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes… (…) Nous serons perdus, si nous nous replions sur nous-mêmes; sauvés, seulement, à condition de travailler durement de nos cerveaux, pour mieux savoir et imaginer plus vite.