« Del culto de los libros » in Otras inquisiciones / Jorge luis Borges

« Del culto de los libros » in Otras inquisiciones / Jorge luis Borges.- Madrid: Alianza Editorial, 1997. (Biblioteca Borges)

p.167. El fuego, en una de las comedias de Bernard Shaw, amenaza la biblioteca de Alejandría; alguien exclama que arderá la memoria de la humanidad, y César le dice: Déjala arder. Es una memoria de infamias. El César histórico, en mi opinión, aprobaría o condenaría el dictamen que el autor le atribuye, pero no lo juzgaría, coma nosotros, una broma sacrílega. La razón es clara: para los antiguos la palabra escrita no era otra cosa que un sucedáneo de la palabra oral.

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La lecture à Rome / E. Valette-Cagnac.- Belin, 1997 (2)

Introduction:

-> J. Svenbro, « La Grecia arcaica e classica: l’invenzione della lettura silenziosa », in Storia della lettura nel mondo occidentale, a cura di G. Cavallo e R. Chartier, Laterza, 1995.

11. Commentaire de Nietzsche sur Augustin: la lecture à voix haute est la « bonne » lecture des Anciens. Par delà bien et mal, 1886 (chap. 8, aphorisme 247).12. Balogh comprend la scène du jardin comme l’attestation qu’Augustin a adopté la méthode d’Ambroise.

Sa décision de lire les apôtres en silence répond à un nouvel idéal, ne privilégiant plus les mots (verba) mais les phrases (sententiae), non la virtuosité de la langue (lingua exercitata) mais la pureté du coeur (cor castum):

J’ai compris qu’aucune voix ne pouvait parvenir aux oreilles de Dieu, si ce n’est l’expression de l’âme. (De catechizandi rudibus, IX, 1)

Ce passage fait ressortir un autre trait spécifique de la culture antique: le lien étroit existant entre la lecture et la prière. […] à Rome, comme en Grèce, la prière à haute voix était de règle, y compris en contexte strictement privé: pour être exaucée, la prière doit être entendu (exaudiri). Les Confessions de saint Augustin témoigneraient donc d’une double rupture, dans les habitudes de lire mais aussi dans la conception de la prière. Comme l’atteste la Règle des premiers ordres, l’apparition de la lecture silencieuse est d’ailleurs liée à l’extension du monachisme; cette invention représente à la fois un choix théorique, conforme à l’idéal de silence prôné par les ordres monacaux pour faciliter la méditation, et une réponse pratique apportée au problème de la vie en communauté – la lecture à haute voix risquant de gêner le travail ou le repos des autres moines.

-> J..-L. BORGES, « Du culte des livres », in Enquêtes (1937-1952).

Pour Balogh les attestations latines de legere avec tacite montrent l’exceptionnalité de cette pratique.

13. « le texte parle par la médiation du lecteur. En son absence, il se tait. »

Double courant après Balogh: Lire la suite

BM. Dubouchage (lecture silencieuse)

L’Ecrit dans la Société médiévale.- CNRS, 1991. [B.88475
Homère à Dallas / Florence Dupont.- Hachette, 1990. [88532
L’Ecrit dans l’Egypte ancienne / Catherine Chadefaud.- Hachette, 1993. [B.90338
Les Savoirs de l’Ecriture en Grèce ancienne / Marcel Détienne et al.- PUL, 1988. [B.88099 B.82924
Idées romaines sur l’écriture / Françoise Desbordes.- PUL, 1991. [B.86965
Histoires du livre.- MSH, 1995. [B.91680
L’Empire des livres / Frédéric Barbier.- Cerf, 1995.
L’Invention de la littérature / Florence Dupont.- La Découverte, 1994. [B.91254
La lecture à Rome / E. Valette-Cagnac.- Belin, 1997. [93724
Lire à Rome / Catherine Salles.- Belles-Lettres, 1992. [90539
Espaces de la lecture.- Retz, 1988.- [B.83163

Homère à Dallas / Florence Dupont.- Hachette, 1990. [88532

Idées romaines sur l’écriture / Françoise Desbordes.- PUL, 1991. [B.86965

p.228, sur la séparation des mots, là encore double pratique dont le système reste à faire.

Les Savoirs de l’Ecriture en Grèce ancienne / Marcel Détienne et al.- PUL, 1988.

La lecture à Rome / E. Valette-Cagnac.- Belin, 1997. [93724

L’oeil du silence / Maria Tasino.- Lagrasse: Verdier, 1989 [ne se trouve pas à la BM, examinerait de près le passage d’Augustin, je risque d’y retrouver ce qui restait d’original à ma note.]

Lire à Rome / Catherine Salles.- Belles-Lettres, 1992. [90539

Parcouru très vite: semble s’intéresser plutôt à la littérature et son insertion sociale qu’à l’acte de lire lui-même.

La lecture à Rome / E. Valette-Cagnac.- Belin, 1997

[Introduction] Important, rend en partie inutile l’article projeté.

Chap. I: Les ambiguïtés de la lectio tacita.

p.29: Contrairement à une idée longtemps admise, de nombreux textes latins attestent l’existence de la lecture silencieuse, et cela bien avant l’époque de saint Augustin. D’un point de vue strictement chronologique, ces attestations ne sont pas surprenantes: on sait que la lecture silencieuse existait déjà dans la Grèce classique (voir E.G. Turner, Athenian Books in the Fifth and Fourth Centuries BC, Londres, 1952).

Les Savoirs de l’Ecriture en Grèce ancienne / Marcel Détienne et al.- PUL, 1988.

Recueil d’articles, dont un repris par Svenbro dans Phrasikleia.Introduction de Détienne:

p.10: Les américanistes qui analysent la civilisation des Andes nous découvrent l’existence dans l’ancien Pérou d’un Etat centralisé, avec une administration complexe, des capacités de compter, de mesurer, de calculer au point de faire non seulement des observations astronomiques mais de véritables théories (n1).
Parallèlement, un certian nombre d’indianistes, observant le caractère tardif des marques d’écriture – le IIIème siècle avant notre ère -, sont enclins à penser que l’ensemble des savoirs de l’Inde a été produit et transmis par la mémoire sans support graphique (n2).

n1: R. Tom Zuidema, « Bureaucracy and Systematic Knowledge in Andean Civilization », dans R.L. Rosaldo (éd.), The Inca and Aztec States, 1400-1800, New York, 1982, pp. 419-458.
n2: Frits Staal, The Science of ritual, Bhandarkar Oriental Research Institute, Poona, 1982
« The fidelity of oral tradition and the origins of science » (à paraître)
Ch. Malamoud, « Hiérarchie et technique. Observations sur l’écrit et l’oral dans l’Inde Brâhmanique », dans P. Achard, MP. Gruenais, D. Jaulin (éds.), Histoire et linguistique, Paris, MSH, 1985, pp. 115-122.

p. 13: Aucune réflexion sur l’écriture ne peut faire l’économie de sa relation au pouvoir politique, ni de sa fonction dans les structures de l’Etat. La manière grecque d’en user se goûte assurément mieux en compagnie d’autres, celles en particulier, familières aux civilisations du Proche-Orient, là où la souveraineté n’a jamais cessé d’être lettrée ni de faire grand cas de l’écriture dans la conduite des affaires.

Le grand style hittite, par exemple (n3). Un royaume d’abord modeste, des guerriers conquérants, ignorants et même indifférents à l’écriture fort prisée dans les administrations mésopotamiennes. Très vite, la centralisation devient urgente, et, devant la menace de voisins entreprenants – les Hurrites -, c’est, vers le XVIème siècle, le raid de Mursili. Bousculant les Mittaniens, poussant jusqu’à Babylone, et ramenant sur sa charrerie, avec le reste du butin, une école de scribes au complet. Des techniciens de l’écriture qui vont s’installer dans la capitale hittite, sous la surveillance du roi, l’appareil administratif, la chancellerie qui va moderniser l’Etat hittite, le rendre compétitif en face de ses rivaux et de leurs traditions scripturales. […] L’écriture et ses gens: les scribes aussitôt cloîtrés dans le palais royal.
En même temps, sur l’atelier des scribes et sur leurs maîtres temporels règne l’autorité absolue des dieux-scripteurs, les puissances divines qui ont imaginé les signes graphiques, dessiné le monde et écrit ses commencements immuables. De façon exemplaire, le hittite cunéiforme est un type d’écriture qui renforce le caractère monarchique de l’état, l’exercice solitaire et secret du pouvoir.

n3: E. Laroche, « Les Hittites, peuple à double écriture », dans L’écriture et la psychologie des peuples (Centre international de synthèse, XXIIème semaine), Paris, 1963, pp. 103-113.
cf. aussi: J.M. Durand, « Diffusion et pratiques des écritures cunéiformes au Proche-Orient ancien », dans A.M. Christin (éd.), L’Espace et la lettre, Paris, 1977, pp. 13-55.([93298)

// utilisation du linéaire B.

Homère à Dallas / Florence Dupont.- Hachette, 1990

Essai contre l' »humanisme officiel », le « consensus pieux » de revalorisation de la lecture et du livre (Finkielkraut). Pour ça retrouver Homère, celui de l’oralité. Antifinalisme (la succession oralité-écriture n’est pas nécessaire).

Rappelle l’utilisation de l’écriture chez les Gaulois: « alphabet grec pour tenir leurs registres commerciaux et la poésie orale pour garder vivantes leurs épopées religieuses ».

Cercle vicieux: Homère n’est pas un « texte » fondateur, c’est un chant, et d’ailleurs ce que nous appelons « Homère » n’est pas ce chant mais un texte monté par les Grecs du 6e s. pour exporter leur culture. Ou argument du chaudron.

Et si nous pouvions nous reconnaître légitimement (en bien ou en mal) dans cette opération?

Autre cercle: commence par un éloge de la pratique concrète (banquets…) et du plaisir et finalement réduit Homère à l’opération de fixation du texte sans interroger le plaisir (illégitime?) que donne aujourd’hui encore ce texte.

Histoire et pouvoirs de l’écrit / Henri-Jean Martin

10:00.- Je vais chercher dans Histoire et pouvoirs de l’écrit / Henri-Jean Martin ce qu’il dit de la question de la lecture silencieuse (p. 77 sq.). En gros il assume sans trop se casser la tête les contradictions du dossier. A côté de l' »évidence éclatante » de la prépondérance de la lecture sonore, il signale celle pas moins lumineuse de l’existence ancienne du tacite legere. »Chacune de ces techniques correspondait donc à une fonction précise, mais on ne peut douter que la pratique de la scripta continua se soit trouvée liée à une conception littéraire à haute voix qui est évidemment liée aux méthodes de l’enseignement. »

Rappel du travail de Marrou: l’éducation se fait d’abord par l’apprentissage analytique des éléments de l’écriture puis par la répétition des grands textes.

En passant il me donne, d’après Petrucci, une nouvelle attestation de lecture silencieuse: Horace, Satires, II, v, 68.

Il est indispensable, si je veux tirer un article de mes notes de dimanche, que je complète mes lectures par la bibliographie, au risque de trouver des éléments nouveaux qui vont complexifier ce que j’ai mis en place. Difficile à faire ces jours-ci.

J. Balogh, « Voces paginarum », Philologus, vol. 82 (1926-1927), p. 84-100.
B.H.W. Knox, « Silent reading in Antiquity », Greek, Roman and Byzantin Studies, IX, vol. 4, 1968, p. 421-435.
A. Petrucci, « Lire au Moyen Age », Mélanges de l’Ecole française de Rome. Moyen Age et temps modernes, 96 (1984, 2), p. 604.

Liaison de la lecture à voix haute et de la mémorisation.

p.80-81: méthodes d’écriture:
« Si l’on se souvient que l’art de l’écriture, et surtout de la belle écriture, était, de même que la tachygraphie, spécialité d’esclaves ou d’affranchis, on peut se demander dans quelle mesure les auteurs latins, chez qui dictare semble parfois synonyme de composer, ne pratiquaient pas certaines formes de composition orale. En fait, les notables de la Rome antique dictaient, comme ceux d’aujourd’hui, les éléments de notes officielles, les mémoires, les rapports et les lettres; César, comme plus tard Napoléon, pouvait occuper plusieurs secrétaires à la fois. Ces hommes qui ignoraient la signature ajoutaient, par exemple, au bas des missives qu’ils avaient dictées, une formule autographe (le Vale de Cicéron). En revanche, ils écrivaient de leur main les textes confidentiels et les épîtres destinées à leurs intimes. »

A la partition lecture silencieuse / lecture sonore aurait correspondu une partition écriture sonore = dictée / écriture silencieuse = autographe.
Ex. de Pline, de Virgile, d’Horace, de Cicéron et de Quintillien (adversaire de la dictée), qui suggèrent une pratique complexe de l’écriture où dictée et autographie se complètent:
« Ils semblent avoir commencé normalement en prenant des notes (notare, adnotare). Ils rédigeaient ensuite un plan détaillé ou un premier jet (formare) Puis ils dictaient le texte en prenant garde aux rythmes et aux périodes. Après quoi ils le relisaient et le corrigeaient (emendare). »

Conséquences de l’oralité (de la lecture) sur la composition:
souci de ne pas lasser, digressions et incidentes, reprises et répétitions.
« les hommes véritablement cultivés semblent avoir été suceptibles de lire personnellement les oeuvres littéraires de manière assez cursive. Martial nous apprend par exemple que les plus studieux emportaient un livre à la chasse au filet. Pline estimait que Minerve se rencontre aussi facilement dans les bois que Diane. Horace emporte de la lecture dans sa maison de campagne, Catulle fait de même quand il se rend à Vérone et les libraires font copier des exemplaires susceptibles d’être lus en voyage. »

Lecture ou relecture?

Parallèle avec les pratiques de lecture des Arabes: lecture à voix haute accompagnée par tout le corps, capacité forte de mémorisation, goût de la rhétorique, difficultés à prendre des notes non dictées, faiblesse de l’esprit critique.

Kind of Minds / Daniel C. Dennett.- London: Weidenfeld & Nicholson, 1996.

130.- Taken together, these points suggest that thinking – our kind of thinking – had to wait for talking to emerge, which in turn had to wait for secret keeping to emerge, which in turn had to wait for the right complexification of the behavioral environment.

131.- As long as the natural psychologists don’t have an opportunity or an obligation to communicate with each other about their attributions of intentionality to themselves or others, as long as they never have an opportunity to compare notes, to dispute with others, to ask for the reasons that ground the conclusions they are curious about, it seems that there is no selective pressure on them to represent those reasons, and hence no selective pressure on them to forsake the Need to Know principle in favor of its familiar opposite, the Commando Team Principle: give each agent as much knowledge about the total project as possible, so that the team has a chance of ad-libbing appropriately when unanticipated obstacles arise.

Lecture silencieuse (1ère synthèse)

Terminé hier soir, au retour de l'anniversaire de Denis, Phrasikleia (j'avais déjà lu ces deux derniers chapitres avant de reprendre en mai la lecture suivie).

La question de la lecture slencieuse ne m'apparaît pas éclaircie du tout.

La thèse de consensus, aujourd'hui, semble celle-ci: que l'étonnement d'Augustin ne marque pas l'invention de la lecture silencieuse mais, éventuellement, une nouvelle extension de cette technique. Les attestations dans le corpus grec prouvent que la lecture silencieuse est connue, en Grèce, depuis le 5e s. avant, mais (jusqu'à l'époque d'Augustin?) cette pratique est exceptionnelle voire excentrique. En quelque sorte la banalisation de la lecture serait un phénomène récent.
Thèse de consensus dans la mesure où elle permet de sauver la thèse de Balogh qui sous sa forme originale est devenue insoutenable.

Svenbro, qui étudie et interprète les circonstances de la première apparition de la lecture silencieuse, dans la Grèce classique, semble vouloir, malgré tout, protéger la thèse de consensus. Et de fait, le témoignage d'Augustin semble irréfutable: pour lui, ie pour un lettré romain de la fin du 4e s. après, la lecture silencieuse est une pratique extraordinaire.

Mais à retourner voir les exemples colligés par Knox, je suis perplexe. L'impression que j'en retire n'est pas du tout d'une exceptionnalité de la pratique de lecture silencieuse.

Reprenons le dossier:

Pour l'Hippolyte d'Euripide, il serait bien de voir (ce que je ne peux faire étant privé d'accès Internet depuis hier) le texte grec de la ligne du Coryphée:
Qu'arrive-t-il? Dis-le moi, si tu veux bien m'en faire part.
Ce que je remarque, c'est que rien ne vient, au moins dans la traduction, marquer que le geste de Thésée, lisant silencieusement le message post-mortem de Phèdre, soit extraordinaire. La pratique aurait-elle été banale, que le coryphée n'aurait pas agi, ne se serait pas exprimé autrement.

Idem pour le passage des Cavaliers d'Aristophane. Svenbro interprète l'effet comique, le quiproquo du second serviteur comme l'attestation que pour celui-ci au moins la lecture silencieuse est une pratique extraordinaire. Interprétation selon la thèse du consensus. Que l'on relise le passage, et l'on s'aperçoit que cette interprétation n'a rien de nécessaire, l'effet comique ne suppose pas que le 2d serviteur considère que lire, c'est lire à voix haute. En d'autres termes il fonctionne parfaitement pour des lecteurs qui, comme nous, considère la lecture silencieuse comme une pratique normale (mais pas exclusive, aujourd'hui encore nous pouvons communiquer le contenu d'une lettre à un tiers par une lecture à voix haute).

Quant à l'épisode relaté deux fois par Plutarque (Fortune d'Alexandre), je ne vois pas où Manguel a lu l'étonnement de l'armée. En 340A, l'éditeur et traducteur de l'éd. Loeb, F. C. Babbit glose siôpêi="silencieusement" : "'Silently' for reading was generally done aloud", soit la thèse de consensus. En réalité, la précision n'exige pas cette interprétation, elle peut très bien s'expliquer comme une précision destinée à rendre plus claire la narration (c'est-à-dire que comme dans le cas d'Aristophane, supra, elle implique que les deux modes de lecture soient possibles mais n'implique rien quant à leurs fréquences). D'ailleurs dans la première narration de la même anecdote, en 332F, Plutarque ne précise pas qu'Alexandre lit en silence, c'est implicite, donc (et d'autant que cette narration précède celle de 340A) pas inattendu. De plus, dans ses deux versions, l'anecdote suppose qu'Hephaestion partage la compétence d'Alexandre, et donc que cette dernière n'est pas un trait particulier du grand homme mais un talent assez répandu.

Pour l'autre épisode relaté par Plutarque, celui, dans la Vie de Brutus, concernant César et Caton, encore une fois rien n'oblige à comprendre l'indication explicite d'une lecture silencieuse comme l'indice de la singularité de cette pratique plutôt que comme une précision de narration. Rien ne permet de dire, quant à la lecture que fait Caton du billet, si elle se fait à voix haute ou en silence. Néanmoins la scène me semble meilleure et plus vraisemblable dans le second cas: si Caton avait lu le billet à voix haute, je suppose que ça aurait violemment divertie l'assistance sénatoriale, que l'anecdote en aurait été étoffé et que Caton, avec toute sa force d'âme, aurait eu un peu de mal à reprendre le fil de son exposé.

A ce point, je résume: d'après les attestations anciennes (5e siècle athénien, 1er siècle EC), deux modes de lecture sont possibles: à voix haute et en silence. Si l'on pose, d'après Augustin (et je le suppose d'un nombre nettement plus important d'attestations de la lecture à voix haute, qui plus est, et cela seulement serait probant, dans des situations où une société accoutumée à la lecture muette l'aurait pratiquée – note 1), que le mode normal de lecture jusqu'au 4e siècle EC est la lecture à voix haute, alors on lira dans ces attestations, le témoignage d'une pratique anormale, exceptionnelle et rare: la lecture silencieuse. Cependant rien en elle pour prouver que cette lecture est la bonne. En s'en tenant à elles seules, la lecture silencieuse pourrait aussi bien être, pendant la période concernée, soit l'essentiel de l'Antiquité classique, une pratique courante parmi les gens cultivés, analogue à ce qu'elle est pour nous.

J'ai du mal à croire qu'une technique aussi efficace que la lecture silencieuse, une fois connue, soit restée inutisée sauf exception pendant près d'un millénaire, huits siècles qui recouvrent toute l'Antiquité de nos humanités et plusieurs états de culture très différents les uns des autres, en particulier quant à l'écriture (cités-états grecques, universalisme alexandrin, empire bi-lingue, romanité chrétienne). En quoi je me trompe peut-être: les exemples ne manquent pas d'innovations techniques qui ont végété dans le cadre où elles sont nées et qui ont attendu ou sont allé chercher les conditions sociales et culturelles propices à leur épanouissement (c'est la cas en particulier de l'imprimerie, donc dans un domaine proche de celui-ci). Néanmoins, au moins à titre d'hypothèse, je préfèrerais poser celle qui me semble la plus simple, la plus économique (supposer, comme tout le monde autorisé le fait aujourd'hui, que les Anciens ne savaient pas lire en silence les rend tout à coup très exotiques; c'est amusant mais ça opacifie plutôt le tableau et il serait dommage que ce soit à tort): à savoir que les gens cultivés de l'Antiquité classique pratiquaient la lecture silencieuse, sachant que ces couches cultivées, lettrées, étaient peu nombreuses.

Mais, dans ce cas, répètera-t-on, que faire du témoignage d'Augustin? Faut-il comprendre que cette technique de lecture silencieuse s'est perdue entre le temps de Plutarque et celui d'Augustin? Faut-il reconnaître là un symptôme de décadence (éventuellement régionale) plutôt que l'attestation d'un progrès? J'ai du mal à reconnaître en Augustin, qui tout provincial latin, non héllénisé, qu'il ait été, a été l'un des innovateurs les plus hardis et les plus souverains dans le maniement des choses culturelles, un demi-analphabète (c'est bien ainsi que serait aujourd'hui caractérisé quelqu'un qui saurait lire à voix haute mais pas en silence). Une autre hypothèse est possible: que l'objet de l'étonnement d'Augustin à Milan n'ait pas été le fait même de la lecture silencieuse, l'innovation technique, mais les conditions de son usage.

Un point remarquable qu'ont en commun les quatre attestations qui viennent d'être discutées, c'est qu'elles concernent un cas bien précis de l'usage de l'écrit. Il s'agit à chaque fois d'un écrit court, à usage privé et ponctuel, à visée informative (au moins dans le contexte de l'usage qui en est fait), d'un message. Il s'agit de correspondance privée et il s'agit aussi de communication. (Garder ça en mémoire: ce pourrait être une clef d'explication.) Les réseaux sémantiques précise cette caractérisation: la lettre d'Olympias à son fils est dite par Plutarque aporrêtên, soit confidentielle, mais plus précisément, selon l'étymon (la racine est la même que dans "rhéteur" et le préfixe apo- signale un mouvement d'éloignement), "dont il convient de ne pas parler". En jouant sur les mots, on pourrait dire qu'il s'agit d'écrit dont il ne convient pas qu'ils soient lus à voix haute, ou bien que ce ne sont pas des écrits pour le "rhéteur", entendu au sens large, comme celui qui porte une parole écrite sur la place publique par sa voix, que cette parole soit ou non la sienne. Sauf dans le cas d'Euripide, c'est-à-dire dans trois cas sur quatre, on a même une structure plus précise. Le message écrit arrive à un destinataire auquel il n'était pas destiné. Ce faisant, il trahit un secret (note 2). Une sorte d'accident de la circulation communicationnelle, ou une bifurcation. (Dans le cas d'Euripide, ce n'est pas la même chose. On peut cependant reconnaître une certaine analogie de structure: le message post mortem que Phèdre envoie à Thésée est, pour lui inattendu, dramatiquement, et qui plus est mensonger. C'est-à-dire que dans ce cas, ce n'est pas le destinataire qui n'est pas le bon mais le message.)

On pourrait à ce point poser que ce qui distribue l'usage du mode de lecture, c'est la nature de la communication, à communication publique, lecture sonore, à communication privée, lecture silencieuse. Ce qui alors semblerait trivial: n'en va-t-il pas de même pour nous? Mais la différence serait dans le fait que ce n'est pas, pour les Anciens, le type d'usage qui est déterminant, mais la nature même de l'écrit. La différence lecture sonore / lecture muette recouvrirait une différence entre les écrits lus respectivement, une différence de destination initiale, ou une différence de dignité (note 3).

Pistes pour la suite:
Définir la différence de dignité. La différence n'est pas seulement entre usage privé et usage public, elle est aussi (surtout?) entre usage utilitaire et usage culturel, politique ou religieux, usage "légitime" au sens de Bourdieu.
Accès séquentiel et accès direct selon Illich, information / formation.
Fin de la citation d'Augustin: pose bien une problématique de légitimité.
Deux attestations restantes:
Ptolémée: à la fois témoigne de la conscience de l'intérêt intellectuel de la lecture silencieuse et du fait qu'il ait à le dire de la résistance à quoi il se heurte.
La scène du jardin: semble infirmer mon hypothèse. L'écrit lu en silence est du domaine du "légitime". Usage privé d'un écrit public. Mais n'y a-t-il pas là justement une opération très augustinienne (dans toutes les Confessions – c'en est la matrice même – Augustin s'adresse à Dieu comme à une personne privée, comme si toute l'oeuvre était une très longue lettre adressée à Dieu) que de faire passer le texte sacré dans la sphère du privé et de l'intime en le traitant comme on traiterait un écrit privé, intime, c'est-à-dire en le lisant en silence ("opération augustinienne" n'implique pas qu'Augustin ait été l'inventeur de cet usage – il est assez significatif qu'il en fasse état et d'une certaine façon le promeuve).
De ce point de vue les deux passages d'Augustin, loin de se contredire, disent la même chose: une déritualisation de l'usage du texte "légitime", du texte de culture par excellence (pour un peuple du Livre, ce que n'étaient pas les anciens romains et les anciens grecs païens) qu'est le texte religieux, une intériorisation et en même temps une instrumentalisation du texte sacré.
Ce qui pourrait faire une conclusion.
Revoir l'attestation chez Cyrille.

Phrasikleia / Jesper Svenbro (suite)

J’interromps ma lecture continuée de Phrasikleia (j’avais entamé le livre peu après l’achat, il y a un ou deux ans, mais n’avais pas été très accroché – trop technique? – d’après les traits marginaux, j’avais sauté le corps du livre pour chercher, sur la fin du livre, ce qui m’intéressait plus particulièrement alors – où j’ai repris ma lecture avant-hier: une note m’a renvoyé au premier chapître et depuis je lis en continu – bel exemple de la dialectique entre le séquentiel et l’accès direct!) pour prendre quelques notes qui risquent de m’échapper si je les diffère trop.

p.166 (n.): cite Théétète, 143c: alla, pai, labe to biblion kai lege, qui me rappelle le tolle, lege d’Augustin. D’autant plus suggestif qu’il intervient à l’occasion de l’histoire des meurtriers de Phokos qui, comme Augustin, entendent une voix anonyme, comme venue de nulle part, juste présente. Ce pourrait être intéressant de mettre tout ça en système.