Bouveresse, Gödel et Saint Anselme

La grève à Radio-France me pousse à aller chercher dans les archives de France-Culture de quoi maintenir la continuité de l’écoute. Comme j’écoute rarement la radio à 6:00 du matin (seulement lorsque j’ai un avion à prendre), l’« Eloge du savoir » représente une réserve sûre où puiser. Je tombe comme ça sur la série de cours donnés par Jacques Bouveresse au Collège de France sur: « Kurt Gödel : mathématiques, logique et philosophie » (p). Malheureusement j’écoute généralement la radio en faisant autre chose et ces émissions-là demandent une attention constante. J’écoute mais j’aurais à réécouter.

Malgré l’incomplétude (ouaf!) de ma compréhension, je capte un certain nombre de choses qui m’intéressent. D’autant que pour calmer mon prurit de faire autre chose pendant mon écoute sans m’éloigner trop du discours de Bouveresse, je surfe un peu sur la toile autour de l’émission.

Je me souviens qu’il y a quelques années, au moment de l’affaire Sokal, Jacques Bouveresse, qui à la différence de la plupart des intellectuels français, avait rejoint le camp sokalien, stigmatisait particulièrement l’utilisation hors champ du théorème d’incomplétude de Gödel. Or, si je m’identifiais moi-même décidément avec le camp sokalien, l’utilisation philosophique générale du théorème de Gödel me semblait non seulement légitime mais capitale comme formalisation d’un principe directeur. Depuis il m’en reste comme une démangeaison, l’envie de comprendre exactement l’argument de Bouveresse. Comme je ne suis philosophe qu’en dilettante, la démangeaison me reste. Mais j’ai peut-être trouvé tout à l’heure une manière de baume à lire le résumé fourni par Jacques Bouveresse de son cours sur le site du Collège de France: « au nombre des absurdités qu’on entend proférer assez souvent à propos du théorème de Gödel figure l’idée qu’il aurait été démontré que même une discipline comme l’arithmétique peut comporter des propositions qui ne sont ni vraies ni fausses. En réalité, la proposition indécidable de Gödel est vraie et peut être reconnue comme telle par une argumentation métamathématique, bien qu’elle ne soit ni démontrable ni réfutable. »

Pour moi, l’exportation (légitime) du théorème de Gödel n’est pas dans la proclamation du relativisme (propositions ni vraies ni fausses) mais dans la dépendance de tout ensemble formel de preuve d’un méta-ensemble non justiciable du formalisme de l’ensemble premier, le meta-ensemble ultime étant le langage commun. En d’autres termes une sortie qui peut être platonicienne (à la différence des ruptures radicales, nietzschéennes, avec le platonisme) de l’illusion platonicienne selon quoi la différence radicale entre la science et l’opinion doit fonder le projet d’un remplacement total de l’opinion par la science et de la constitution d’un savoir certain (scientifique) de toutes choses.

Bon, mais je ne suis pas sûr d’avoir bien compris le propos de Bouveresse et il faudra que j’y revienne!

En attandant je trouve que Gödel, croyant, avait produit une reformulation de la preuve ontologique de l’existence de Dieu, celle à quoi est associé le nom de Saint Anselme et reformulée une première fois par Leibnitz. Gödel n’avait communiqué sa « preuve » qu’à des amis, par prudence, et elle n’a été publiée qu’après sa mort (il se laissa mourir de faim à 72 ans par crainte d’être empoisonné!).

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FC > Continent Sciences > Les mathématiques en Chine

A écouter absolument, du moins pour les vieux platoniciens comme moi qui persistent à penser que l’histoire des mathématiques est un fil rouge à suivre pour comprendre le déroulement de la civilisation, la dernière émission de Continent Sciences, où Stéphane Deligeorges accueille Karine Schemla, éditrice, avec Guo Shunchun, du classique chinois des mathématiques, les Neufs Chapitres.

L’Islam paisible: Rochdy Alili

J’ai un peu l’impression que, d’après ce qu’on peut savoir en tant qu’historien et d’après ce qu’ont raconté bon nombre de voyageurs occidentaux dans le monde musulman… vous allez me dire que peut-être je suis un peu idéaliste et angélique, mais j’ai un peu l’impression que dans les vieilles cités musulmanes avant les agressions dont le monde musulman a été victime, d’une certaine manière dans ces sociétés, malgré toutes les injustices, malgré toutes les violences, tous les manques, et bien il régnait une sorte de plénitude apaisée, je dirais presque paresseuse, et ironique, et je me dis que, peut-être, dans ces cités-là, il était possible d’approcher ce que j’appelerais, pour ne pas aller plus loin, une pleine jouissance de l’être, une manière d’être au monde avec quelque chose qu’on pouvait appeler de la sérénité, dans une discipline rituelle apaisante et un quotidien où chaque geste, chaque parole, chaque jour a du sens, avait son sens et sa juste place dans un dessein, le dessein divin, si vous voulez, dans un projet qui dépassait l’homme mais où néanmoins aucune personne n’était écartée.

Finalement, c’est quoi, l’expérience méditative, l’expérience de la prière, qui est quand même le chemin essentiel? Ce n’est pas quelque chose qui nous amène à parler de Dieu, ce n’est pas quelque chose qui nous amène à parler à Dieu, c’est quoi concrêtement? C’est un homme, c’est l’homme qui institue simplement un interlocuteur intime qu’il nomme Dieu, à qui il s’adresse de diverses manières, le plus souvent stériles. De ce moment il se trouve en face de quelque chose d’insaisissable, quelque chose d’invisible, de muet, de silencieux mais quelque chose qui parfois, par éclairs soudains, fugitivement, peut se goûter, c’est le terme qu’utilisent les mystiques, peut se goûter au plus profond de soi et au plus loin dans l’univers. Alors l’homme qui a fait cette démarche sait que Celui qu’il a nommé Dieu est bien Dieu.

(Rochdy Alili, interrogé par Jacques Munier sur France-Culture, dans les Chemins de la Connaissance, émission du 15 février dernier. Rochdy Alili est l’auteur de l’Islam à l’usage de ma fille, de l’Eclosion de l’islam et de Qu’est-ce que l’Islam?.)


Du lisible au visible / Ivan ILLICH.- Paris : Cerf, 1991.

INTRODUCTION
Le livre n'est plus aujourd'hui la métaphore clef de l'époque : l'écran a pris sa place. Le texte alphabétique n'est plus que l'une des nombreuses manière d'encoder quelque chose que l'on appelle désormais le "message". Rétrospectivement, la combinaison de ces éléments qui, de Gutenberg au transistor, avaient nourri la culture du livre apparaît comme une singularité de cette période unique et spécifique d'une société : la société occidentale. Cela en dépit de la révolution du livre de poche, du retour solennel à la lecture publique des poètes, et de la floraison parfois magnifique de publications alternatives réalisées chez soi. (9)

Avec Georges Steiner, je rêve qu'en-dehors du système éducatif qui assume aujourd'hui des fonctions totalement différentes il puisse exister quelque chose comme des maisons de lecture, proches de la yeshiva juive, de la medersa islamique ou du monastère, où ceux qui découvrent en eux-mêmes la passion d'une vie centrée sur la lecture pourraient trouver le conseil nécessaire, le silence et la complicité d'un compagnonage discipliné, nécessaires à une longue initiation dans l'une ou l'autre des nombreuses "spiritualités" ou styles de célébration du livre. (9)

je décris et j'interprète une avancée technologique qui se produisit autour de 1150, trois cents ans avant l'usage des caractères mobiles. Cette avancée consista dans la combinaison de plus d'une douzaine d'inventions et d'aménagements techniques par lesquels la page se transforma de partition en texte. Ce n'est pas l'imprimerie, comme on le prétend souvent, mais bien ce bouquet d'inventions, douze générations plus tôt, qui constitue le fondement nécessaire de toutes les étapes par lesquelles la culture du livre a évolué depuis lors. Cette collection de techniques et d'usages a permis d'imaginer le "texte" comme quelque chose d'extrinsèque à la réalité physique de la page. (9)

C7 : DU LIVRE AU TEXTE.
Pendant une vingtaine de générations, nous avons été formés sous son égide. Et je suis moi-même irrémédiablement enraciné dans le sol du livre livresque. L'expérience monastique m'a donné un certain sens de la lectio divina. Mais la réflexion de toute une vie de lectures m'incline à penser que mes efforts pour permettre à l'un des vieux maîtres chrétiens de me prendre par la main pour un pélerinage à travers la page m'ont, au mieux, engagé dans une lectio spiritualis aussi textuelle que la lectio scholastica pratiquée non au prie-Dieu mais devant un bureau. Le texte livresque est mon foyer, et lorsque je dis nous, c'est à la communauté des lecteurs livresques que je pense.

Ce foyer est aujourd'hui aussi démodé que la maison où je suis né, alors que quelques lampes à incandescence commençaient à remplacer les bougies. Un bulldozer se cache dans tout ordinateur, qui promet d'ouvrir des voies nouvelles aux données, substitutions, transformations, ainsi qu'à leur impression instantanée. Un nouveau genre de texte forme la mentalité de mes étudiants, un imprimé sans point d'ancrage, qui ne peut prétendre être ni une métaphore ni un original de la main de l'auteur. Comme les signaux d'un vaisseau fantôme, les chaînes numériques forment sur l'écran des caractères arbitraires, fantômes, qui apparaissent puis s'évanouissent. De moins en moins de gens viennent au livre comme au port du sens. Bien sûr, il en conduit encore certains à l'émerveillement et à la joie, ou bien au trouble et à la tristesse, mais pour d'autres, plus nombreux je le crains, sa légitimité n'est guère plus que celle d'une métaphore pointant vers l'information.

Nos prédécesseurs, qui vivaient solidement insérés dans l'époque du texte livresque, n'avaient nul besoin d'en explorer les débuts historiques. Leur aplomb se fondait sur le postulat structuraliste selon lequel tout ce qui est est d'une certaine façon un texte. Ce n'est plus vrai pour ceux qui sont conscients d'avoir un pied de part et d'autre d'une nouvelle ligne de partage. Ils ne peuvent s'empêcher de se retourner vers les vestiges de l'âge livresque afin d'explorer l'archéologie de la bibliothèque de certitudes dans laquelle ils ont été élevés. La lecture livresque a une origine historique, et il faut admettre aujourd'hui que sa survie est un devoir moral, fondé intellectuellement sur l'appréhension de la fragilité historique du texte livresque. (141)

Comment mieux enseigner les mathématiques?

Hier, dans Science-Frictions, sur France-Culture, « Comment mieux enseigner les mathématiques?« , Michel Alberganti recevait Laurent Lafforgue, professeur à l’IHES, médaille Fields (le « Nobel » des mathématiques) 2002, et Jean-Paul Delahaye, professeur à l’UST de Lille, pour traiter de la situation (très mauvaise) de l’enseignement des mathématiques. Parmi le concert assez nombreux qui déplore l’état de l’enseignement en France et dans le consensus qui se dégage tant bien que mal contre le « pédagogisme » (qui a été?) dominant dans la formation des enseignants et l’élaboration des programmes (lequel consensus n’a contre lui que d’être plutôt porté par des gens de droite), cet entretien structure un peu le constat (ce qui n’est pas étonnant venant de mathématiciens), d’abord en pointant le manque sur l’essentiel, à savoir sur le raisonnement mathématique (« Même dans les filières d’excellence, nous avons entendu, par exemple, des professeurs de certaines des meilleures classes préparatoires scientifiques de France témoigner que les étudiants leur arrivent sans savoir ce qu’est une démonstration et en ignorant jusqu’aux règles élémentaires de la logique. »*), ensuite en liant ce déficit au déficit d’apprentissage de la langue (« L’enseignement le plus fondamental est à l’évidence celui de notre langue nationale, le français. À l’école primaire, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture doit avoir priorité sur tous les autres. »*), enfin en replaçant les mathématiques au centre de l’enseignement scientifique.

Les deux citations ci-dessus (*) sont extraites du texte « Les savoirs fondamentaux au service de l’avenir scientifique et technique. Comment les réenseigner. » par Roger Balian, Jean-Michel Bismut, Alain Connes, Jean-Pierre Demailly, Laurent Lafforgue, Pierre Lelong et Jean-Pierre Serre, qu’on peut trouver à décharger sur le site de la Fondation pour l’innovation politique.

Nuit d’hiver en captivité

Tout au long de la nuit, enfermé dans la ville, fortifiée en ruines,
A mesure qu’avancent les veilles, je sens s’accroître mon dépit,
Les étoiles filantes tracent au ciel des chemins rouges;
La lune qui se lève illumine une moitié de la montagne.

On n’entend pas d’abois de chiens dans les villages,
Mais seulement la voix des bêtes sauvages.
Sur mon lit de chagrin, quand j’arrive à dormir,
Sans cesse les rêves m’éveillent en sursaut.

(Pièce anonyme tirée d’un manuscrit de Dunhuang, 8e siècle, publié par Paul Demiéville dans Le Concile de Lhasa, Paris, 1952, p. 323.)

Nous n’avons jamais lu le Coran / Youssef Seddik

p. 185
Dans son Histoire, Al-Ya’qûbî, l’un des auteurs arabes les plus proches du moment coranique (mort en 905), parle d’abord de l’Inde « dont les habitants, dit-il, possèdent l’aptitude à la pensée théorique, nazar, et à la sagesse, dont les écrits sont la source de tous les discours produits par les Grecs (Yûnân), les Perses et par tous les autres peuples ». Il passe immédiatement au peuple des Grecs, auquel il consacre un chapitre induit sans la formule qui ouvre pourtant tous les autres: « Parmi leurs rois, il faut mentionner… », et il écrit:
« Les Grecs (Yûnân-yûn) comptaient parmi eux des sages épris de philosophie et d’illustres philosophes. »
[…]
« Certains [parmi les Grecs] se disent Hanîf-s; ce sont ceux qui attestent de l’existence d’un Créateur qu’ils reconnaissent, et se disent même avoir un prophète, Orinonos, Epidémion ou Hermès Trismégiste. On dit que celui-ci serait le prophète Idriss, le premier à tracer le graphe au moyen du calame et à enseigner l’astronomie. Ils disent aussi du Créateur, Omniscient et Transcendant soit-Il, ce qu’en dit Hermès, à savoir que le concevoir par la raison demeure malaisé; quant à l’exprimer par le discours, cela est impossible; Dieu est la Cause des causes, générant le monde par un acte unique. »
Pour éclore et relayer l’ionité défunte, la pensée engagée dans la parole du Coran semble, selon Al-Ya’qûbî, n’attendre que le moment précis d’une rupture dans le « temps grec », celle qui installera dans le discours aussi l’idéologie religieuse incarnée par la romanité. Ainsi, note encore l’historien, après les Séleucides et les Ptoléméens:
« La royauté passe aux mains des Romains (Rûm) qui vont investir l’espace, adopter la langue des habitants, et se reconnaître dans la romanité. C’est alors que l’ionité disparaît… »
(Nous n’avons jamais lu le Coran / Youssef Seddik.- éditions de l’aube, 2004)

Le livre des marges / Edmond Jabès

Tout devenir se fonde sur un inconnu qui,
une fois connu,
devient aussitôt mystère initial.
Le futur ne serait que l’ignorance d’un passé
à découvrir.
Cette ignorance est le vrai savoir tragique
dans la nuit,
entre les étoiles, ses chemins royaux.
Reste à atteindre cette nuit.

Tranströmer: haiku

Je ne connais pas le suédois, alors je retraduis le second haïku

Tankar står stilla
som mosaikplattorna
i palatsgården.

en toute irresponsabilité:

Les pensées restent tranquilles
comme les tableaux de mosaïque
dans les jardins du palais.

La Grande énigme / Tomas Tranströmer

Acheté tout à l’heure, au milieu de mes achats de Noël, La Grande énigme: 45 haïkus du Suédois Tomas Tranströmer, que Denis Castellas m’avait fait découvert le mois dernier. Il avait acheté, sans préméditation, le gros volume-somme édité en Poésie-Gallimard. J’en avais lu quelques pages et frappé par l’impression d’évidence que me donnait cette lecture j’ai souhaité trouver un volume bilingue, histoire d’avoir une idée de la musique. J’ai fait une recherche sommaire sur la toile mais bredouille. Mais aujourd’hui je trouve ce volume édité cette année au Castor Astral.

Le premier haïku sur quoi je tombe en ouvrant le livre:

Sur une saillie rocheuse
on voit la fissure du mur des trolls.
Le rêve, un iceberg.

musique:

På en klippavsats
syns sprickan i trollväggen.
Drömmen ett isberg.

et je retrouve la même impression.

Un autre pour le plaisir:

Les pensées sont à l’arrêt
comme les carreaux de faïence
de la cour du palais.

Tankar står stilla
som mosaikplattorna
i palatsgården.

(Traduction de Jacques Outin.)

lien: article de Laurent Margantin sur Remue.net.