Paul (Image & économie)

1 Co, 11, 7 :

Vir quidem non debet velare caput (katakaluptesthai tên kephalên), quoniam imago et gloria est Dei (eikôn kai doxa theou huparchôn) ; mulier autem gloria viri est.

2 Co 4, 3-4 :

Quod si etiam velatum (kekalummenon) est evangelium nostrum, in his qui pereunt (tois apollumenois), est velatum, in quibus deus huius saeculi (ho theos tou aiôvos) excaecavit mentes infidelium, ut non fulgeat illuminatio (phôtismon) evangelii gloriae Christi (tês doxês Christou), qui est imago Dei (eikôn tou theou).

Col 1, 15 – 18 :

15. qui est imago Dei invisibilis,
primogenitus omnis creaturae
16. quia in ipso condita sunt universa in caelis et in terra,
visibilia et invisibilia,
sive throni sive dominationes
sive principatus sive potestates.
Omnia per ipsum et in ipsum creata sunt,
17. et ipse est ante omnia,
et omnia in ipso constant.
18. Et ipse est caput corporis ecclesiae;

15. hos estin eikôn tou theou tou aoratou,
prototokos pasês ktiseôs,
16. hoti en autô ekisthên ta panta
en tois ouranois kai epi tês gês,
ta horata kai ta aorata,
eite thronoi eite kuriotêtes
eite archai eite exousiai;
ta panta di’ autou kai eis auton ektistai;
17. kai autos estin pro pantôn
kai ta panta en autô sunestêken
18. kai autos estin hê kephalê tou sômatos tês ekklêsias;

Eph 1, 10 :

in dispensationem plenitudinis temporum recapitulare omnia in Christo,
quae in caelis et quae in terra, in ipso;

eis oikonomian tou plêrômatos tôn kairôn,
anakephalaiôsasthai ta panta en tô Christô,
ta epi tois ouranois kai ta epi tês gês, en autô;

3, 9 :

et illuminare omnes, quae sit dispensatio mysterii absconditi a saeculis in Deo, qui omnia creavit

kai phôtisai pantas tis hê oikonomia tou mustêriou tou apokekrummenou apo tôn aiônôn

960918

Image, icône, économie : les sources byzantines de l’imaginaire contemporain / Marie-José Mondzain (report)

Le Seuil, 1996.

28. Le terme (économie) se trouve chez Paul, l' »inventeur » de l’image filiale naturelle, pour parler du plan de l’incarnation (n : 1 Co 11, 7 ; 2 Co 4, 4 ; Col 1, 15)

29. Il s’en trouva pour penser que l’on peut parfaitement être chrétien et refuser l’icône. Mais il n’y eut personne pour soutenir que l’on peut gouverner en se passant d’elle. (…) l’iconographie impériale est abondante, et même en plein essor durant la crise, au moment où l’empereur, ordonnant la destruction des figurations religieuses, répand son propre portrait ainsi que les signes de sa pompe, de ses plaisirs et de sa gloire à travers l’Empire. Seules l’image du Christ et celles de sa mère et des saints se trouvent interdites et détruites.

Théodore Stoudite : Antirrhétiques, II, PG 99, 353 D. :

Le propos, mon cher, n’est pas ici la Théologie, au sujet de laquelle il ne peut être question d’effigie ni d’une pensée de la similitude, mais l’Economie, grâce à laquelle on voit le prototype et sa dérivation, encore faut-il que tu admettes que le Verbe a assumé une chair semblable à la nôtre.

Pseudo-Denys : La Hiérarchie céleste, II, 3, 141 A :

Si donc les négations, en ce qui concerne les réalités divines, sont vraies, au lieu que les affirmations sont inadéquates au caractère secret des mystères, c’est plus proprement que les êtres invisibles se révèlent par des images sans ressemblance avec leur objet.
(trad. par Maurice de Gandillac, « Sources chrétiennes », 1970)

-> Paul, Eph 1, 10 et 3, 9.

Hippolyte : Contre l’hérésie d’un certain Noétos, PG 8, 816 b :

S’il veut apprendre comment est montré un seul Dieu, qu’il sache que sa puissance est unique : en ce qui concerne la puissance, il n’y a qu’un seul Dieu, mais en ce qui relève de l’économie, triple est la manifestation.

Augustin : De Trinitate, XII, vi, 6 (sur Génèse, 1, 26-27) :

En effet Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance »; et il est dit peu après : « Et Dieu fit l’homme à l’image de Dieu. »
Ce mot « notre », étant un pluriel, serait impropre si l’homme était fait à l’image d’une seule des personnes, Père, Fils ou Saint-Esprit; mais l’homme étant fait à l’image de la Trinité, voilà pourquoi on trouve l’expression « à notre image ». En revanche pour nous préserver de croire qu’il y a trois dieux dans la Trinité, alors que cette même Trinité est un seul dieu, l’auteur sacré dit : « Et Dieu fit l’homme à l’image de Dieu ».

Paul : 1 Co, 13, 12 :

Nous voyons maintenant à travers un miroir, en énigme, mais alors nous verrons face à face.

Paul : 2 Co, 3, 18 :

Pour nous le visage découvert, contemplant comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de clarté en clarté, comme par l’esprit du Seigneur.

Augustin : De Trinitate, XV (sur Paul, 2 Co, 3, 18) :

viii, 14.- « Contemplant », dit-il, c’est-à-dire voyant dans un miroir et non pas voyant d’un poste d’observation […]. « Nous serons transformés », c’est-à-dire nous passerons d’une forme à une autre, de la forme obscure à la forme lumineuse. Car la forme obscure est déjà image de Dieu et, par là même, sa gloire.
ix, 16.- S’il était facile de voir, on n’emploierait pas ce mot d’énigme. Et voici la grande énigme : que nous ne voyons pas ce que nous ne pouvons pas ne pas voir.

Basile : Sur le Saint-Esprit, XVIII, 45 :

Comment donc, s’ils sont un et un, ne sont-ils pas deux dieux ? Parce que l’image du roi, on l’appelle roi aussi et qu’on ne dit pas deux rois […]. De même qu’il n’y a qu’une seule autorité sur nous et que le pouvoir en est unique, de même la gloire que nous lui rendons est-elle unique, et non multiple, car l’honneur rendu à l’image passe au prototype. Ce que l’image est là par imitation, le Fils l’est ici par nature. Et de même que, en art, la ressemblance se prend sur la forme, ainsi, pour la nature divine, qui est simple, c’est dans la communauté de la déité que réside le principe d’unité.
Un aussi, le Saint-Esprit… (-> lat.)

55. Si la Providence qui veille sur le monde et qui est économie reste un mystère « ineffable et incompréhensible » sur lequel nous devons nous abstenir de toute question et de toute explication, il n’en reste pas moins que l’explication instrumentale qui finalise le mal et la souffrance comme économie de la liberté et organon du salut donne, à un tout autre niveau, son intelligibilité au mystère. L’économie nous fait passer du régime du mystère à celui de l’énigme.

Jean Chrysostome : Sur la Providence de Dieu, XII :

3-4. Nous disons que ces scandales sont permis pour que ne soient pas diminuées les récompenses des justes […]. Paul dit aussi [1 Co 11, 19] :

« Il faut qu’il y ait des scissions pour que ceux dont la vertu est éprouvée soient découverts parmi vous. »

4-5. De plus, les méchants ont été laissés libres pour une autre raison : c’est pour qu’ils ne soient pas privés de l’utilité qui résulte de leur conversion…
7. Au sujet de l’Antéchrist, Paul donne une autre raison. Quelle est-elle ? C’est pour supprimer tout moyen de défense aux juifs. Ceux-ci auraient été lésés s’ils n’avaient eu des occasions de combattre, mais ceux-là, en ayant subi un dommage, ne devraient raisonnablement imputer leur chute à personne d’autre qu’à eux-mêmes.

Sancti Patris nostri Basilli, Caesareae Cappadociae archiepiscopi Liber de Spiritu Sancto (report)

in : Collectio selecta SS. Ecclesiae Patrum…- Paris : Parent-Desbarres, 1834. (-> trad. part.)


XVIII, ii :
Quomodo igitur si unuus et unuus sunt, non sunt duo dii ? Quoniam rex dicitur et regis imago, non autem duo reges. Neque enim potestas scinditur, neque gloria dividitur. Quemadmodum enim principatus ac potestas nobis dominans una est : sic et glorificatio quam illi deferimus una est, non multae : nam imaginis honor ad exemplar transit. Quod igitur hic est per imitationem imago, hoc illic natura Filius. Et quemadmodum in iis, quae arte fiunt, similitudo est secundum formam : ita in divina incompositaque natura, in communione Deitatis est unio. Unus autem est et Spiritus sanctus, atque ipse singulariter enuntiatur, per unum Filium uni Patri copulatus, ac per se complens glorificandam super omnia ac beatam Trinitatem : cujus cum Patre et Filio consortium satis illus declarat, quod in turba creaturarum positus non est, sed solitarie profertur.
960918

Thomas a Kempis, De imitatione Christi, I, c.5, n.1 f

([Gerae/Lipsiae 1847 ] p.12f.):

Veritas est in Scriptus sanctis quaerenda, non eloquentia. Omnis scriptura sacra eo spiritu debet legi, quo facta sunt. … Non te offendat auctoritas scribentis, utrum parvae vel magnae literaturae fuerit; sed amor purae veritatis te trahat ad legendum. … lege humiliter, simpliciter et fideliter; nec unquam velis habere nomen scientiae. Interroga lebenter, et audi tacens verba Sanctorum.

Friedrich Nietzsche, Jenseits von Gut und Bose, Nr. 247

(Friedrich Nietzsche Samtliche Werke, Kritische Studienausgabe Bd.5 [Munchen 1980] S.190)

Wie wenig der deutsche Stil mit dem Klange und mit den Ohren zu thun hat, zeigt die Thatsache, dass gerade unsre guten Musiker schlecht schreiben. Der Deutsche liest nicht laut, nicht fur’s Ohr, sondern bloss mit den Augen: er hat seine Ohren dabei in’s Schubfach gelege. Der Antike Mensch las, wenn er las — es geschah selten genug — sich selbst etwas vor, und zwar mit lauter Stimme; man wunderte sich, wenn Jemand leise las und fragte sich insgeheim nach Grunden. Mit lauter Stimme: das will sagen, mit all den Schwellungen, Biegungen, Umschlagen des Tons und Wechseln des Tempo’s, an denen die Antike offentliche Welt ihre Freude hatte.

als alle Italiäner und Italiänerin zu singen verstanden
….

Solche Perioden, wie sie bei Demosthenes, bei Cicero vorkommen, zwei Mal schwellend und zwei Mal absinkend und Alles innerhalb Eines Athemzugs: das sind Genüsse für antike Menschen…

In Deutschland aber gab es (…) eingentlich nur Eine Gattung öffentlicher und ungefähr kunstmässiger Rede: das ist die von der Kanzel herab. […] Das Meisterstück der deutschen Prosa ist deshalb billigerweise das Meisterstück ihres grössten Predigers […] Gegen Luther’s Bibel gehalten ist fast alles Übrige nur « Litteratur »…

Lecture silencieuse (suite)

– Euripide, comment il y a toute une dramaturgie de l’écrit et qu’elle recoupe largement la critique platonicienne. Très précisément la question de la responsabilité de l’écrit.
– Qu’en amont il y a une histoire allemande: Wieland -> Nietzsche.

Lecture silencieuse (suite)

Première citation de l’épisode Augustin/Ambroise dans le contexte de la lecture silencieuse:
E. Norden, Die antike Kunstprosa. Leipzig, 1923. [Darmstadt, 1961, 606-615]. Volume 2 of this important work deals with the Christian era. It focusses on the continuity of rhetorical traditions.

Lecture silencieuse:

1. Dans une grande mesure mes notes de juillet m’ont fait « réinventer l’eau tiède ».
Le point de départ avait été Manguel, ce qui a été, d’une certaine façon, une fausse piste: peut-être sous l’influence du « classique » borgésien (lequel Borgès il reconnaît comme son maître – et il y a quelque chose de borgésien dans le projet même de Manguel), dans la mesure où, tout en résumant le dossier, il reste accroché à une thèse qu’un quasi consensus contemporain s’accorde à trouver simpliste. En particulier les réserves qu’il émet à l’égard de l’article de Knox me paraissent assez arbitraires.
Il semble acquis qu’en tant que technique, la lecture silencieuse remonte aux origines de la « culture classique » (certainement, si on entend par là la culture gréco-latine et il s’agit alors du 5e s. AEC athénien, mais vraisemblablement en amont encore, s’agissant des cultures orientales).
C’est quant à la pratique de cette technique que le tableau est plus complexe. Il semble que l’utilisation privée de l’écriture était couramment associée à une lecture muette (cf. mon réexamen du dossier). En revanche l’écriture « publique », littéraire, historique, philosophique ou sapientiale trouvait sa fin normale dans la lecture à voix haute; cependant, au moins s’agissant des couches (minces) les plus lettrées de la population, la pratique de la lecture silencieuse n’était pas inconnue, peut-être même était-elle normale s’agissant d’un (ou des) usage(s) privé(s) de l’écriture publique (cf. EVC).

16:30.- Si l’on considère ce tableau (dont les éléments ne possèdent pas tous le même degré de fiabilité: en gros ils se succèdent selon un degré de certitude progressivement moindre), alors tombe ce qui était le plus séduisant dans la thèse de Balogh, à savoir:
1. l’inscription d’une date dans la chaîne de l’histoire des techniques de documentation (l’appréhension technique de l’opposition lecture orale / lecture muette);
2. le paradoxe d’une pratique radicalement différente, dès le plan technique, de la lecture dans l’Antiquité, ce qui correspondait assez bien avec une certaine tendance contemporaine à l’exotisation des cultures anciennes (aux dépends de l’appréhension humaniste classique).

(Allure – paradoxalement ?- marxiste de la thèse de Balogh telle qu’elle est reformulée par Borgès: d’une innovation technique (la lecture silencieuse) découle une innovation culturelle d’apparence purement spéculative (le culte des livres)).

La question se sera ainsi déplacée de l’histoire des technologies de l’information à celle, sociale, des pratiques et des usages de l’écrit. A un récit spectaculaire, doté d’un avant et d’un après, d’un évènement central ordonnant la diachronie, on est passé à un tableau complexe qui fait place à de nombreux intermédiaires (ainsi on souligne que la partition oral/écrit occulte des pratiques intermédiaires de la lecture: murmure ruminatoire, activité silencieuse de l’appareil phonatoire…). La bulle semble crevée. On saura gré à Joseph Balogh d’avoir attiré l’attention sur l’importance de la performance orale dans la pratique ancienne de la littérature mais on rejettera ses conclusions extrèmes quant à l’exceptionnalité de la lecture silencieuse dans l’Antiquité.

Reste, alors, Augustin.
Toutes les reprises de la thèse de Balogh se fondent sur le rappel du passage canonique des Confessions. En réalité, on pourrait aller jusqu’à dire que cette thèse découle du passage augustinien, qu’elle en est une conséquence apparemment nécessaire. Et si l’on rejette la thèse de Balogh, alors le passage des Conf. devient énigmatique, embarrassant, demande explication. (Cet embarras où nous laisse Augustin explique sans doute que la thèse de Balogh survit sous la forme atténuée que j’ai appelée la thèse de consensus.) Ce dont n’ont pas manqué de se rendre compte les chercheurs qui ont contesté la thèse de Balogh. Plusieurs lignes d’explication ont été proposées:
– Knox suggère qu’il pourrait y avoir ici chez Augustin un trait de provincialisme. 422: « A. amazement… Bishop. »
– Clark comprend que ce qui provoque l’étonnement d’A. n’est pas tant le fait qu’Ambroise lisait en silence mais qu’il le faisait toujours.

Mais peut-être, pour y voir clair, pour dénouer l’énigme, faut-il réintroduire le temps.
Vision de la société romaine provoquée par la lecture de C. Salles.

Lecture silencieuse / Borges

Relecture de l’article de Borgès, « du culte des livres ». Il y a là tout le génie de Borgès (du moins le Borgès de l’érudition) et ce qui peut apparaître comme ses limites. D’une part la maîtrise d’un corpus culturel remarquablement large et complet (réellement cosmopolite, équilibré, compte-tenu de son appartenance à la culture occidentale) qui lui permettent de pointer avec une justesse rare, et d’autre part le ton du dilettante dépassionné, presque blasé, quelque-chose du non-dupe, qui fait que les problèmes, les énigmes, les pistes de recherche sont comme recouverts, gommés. Il y a peut-être dans des textes comme celui-ci le reflet de l’habitude du conférencier, quelque peu vulgarisateur, qui sait instruire sans pédantisme (ou, si l’on veut coller à la valeur étymologique, un pédantisme si léger et de si bon ton qu’il passe inaperçu: instruire en divertissant) et garder l’intérêt d’un auditoire par l’exposition de faits piquants ou paradoxaux. Voir ce qu’il dit quelque part de l’activité de conférencier qu’il entame à 47 ans. C’est en 1946, et Borgès le narre dans l' »Essai de biographie » du Livre des préfaces. Le texte « du Culte des livres » est de 1951, soit 5 ans après le début de cette activité.
J’ai déjà noté quelque part combien le ton des articles de Borgès occulte la justesse de son pointage en le faisant passer facilement pour de l’évidence (du moins pour l’informé), au point que ce n’est qu’avec le temps et la relecture qu’elle devient impressionnante.
Peut-être faut-il reconnaître là quelque variété d’ésotérisme (et l’on suivrait là une suggestion du texte lui-même: la parole d’Evangile qui y est citée).

Mais j’en viens au fond: ce que je cherchais dans l’article de Borgès, c’était une formulation « classique » (c’est-à-dire, aussi, d’une certaine tenue littéraire et lapidaire) de la thèse de Balogh. Je dois dire que je l’ai trouvée, sous une forme qui semble d’évidence mais où je peux reconnaître, maintenant que je relis l’article informé de ses attendus, beaucoup d’éléments de la problématisation de cette thèse.

« Du Culte des livres » in Enquêtes (Otras inquisiciones, 1951) / Jorge-Luis Borgès (Pléïade, OC. t1)

Je viens de recopier le premier passage. Comme ma position, couché, est assez inconfortable, que j’ai du mal encore avec l’usage de mes lunettes de presbyte (la demie lune est trop basse pour le haut de l’écran), que la photocopie sur quoi je prends mes citations est éloignée, je me rends compte combien le texte de Borgès est facile à mémoriser, combien son style est simple, naturel, comme les éléments des phrases s’enchaînent aisément, combien ils sont attendus; et en même temps combien ce style est mauvais (dans la traduction au moins), imprécis, relâché: le « selon moi » adjoint à une proposition indécise (et évidente) est parfaitement inutile et brouille le sens, m’a obligé de relire 2 fois d’abord (on lit spontanément: « condamnerait selon moi »). Et ensuite l’identification d’une opinion à une plaisanterie (il s’agit en réalité d’une phrase ou d’une proposition, qui à la fois est l’expression d’une opinion et la mise en oeuvre d’une plaisanterie) donne une impression fâcheuse d’à-peu-près.
La phrase importante, dans un premier temps, est la dernière (!). 1ère thèse de l’article de Borgès (quant à la lecture silencieuse).

Pour les Anciens, le langage écrit n’était qu’un succédané du langage oral (une simple technique, non une magie).
Donc ils ne vénéraient pas le livre.
La lecture silencieuse est une technique inventée à la fin du IVe siècle.
C’est elle qui, en transférant le sens aux signes écrits, a donné naissance au culte des livres.

Mais l’exemple alexandrin vient, selon moi, contredire l’affirmation qu’elle introduit. Je veux considérer la bibliothèque d’Alexandrie comme le rejeton des bibliothèques orientales, comme celle de Ninive, les similitudes sont trop pertinentes (voir citation faite la semaine dernière). Le mouvement du temps, entre Ninive et Alexandrie, étant plutôt celui d’une laïcisation, d’une technicisation de l’objet écrit (mouvement imparfait).

Ce cosmopolite de Borgès, ce bon connaisseur de l’Orient lointain (Inde, Chine) ou récent (Islam), ne comprend dans les Anciens que les Grecs et les Latins (les Indo-européens), voir la suite, le gauchissement.

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Lettre d’un roi assyrien du VIIe siècle (Asurbanipal)

(in: Au temps de Babylone [= Babylonians] / Harry W.F. Saggs.- Philippe Lebaud, 1998 [1995]; p. 197)

Commandement royal à Kudurranu. […] Sitôt que tu auras vu ma tablette, prends
[3 noms d’hommes] et les scribes connus de toi à Borsippa, et rassemble toutes les tablettes qui sont dans leurs maisons, et toutes les tablettes déposées dans le temple Ezida, [en particulier]:
tablettes [avec textes] pour les amulettes destinées au roi;
[tablettes] pour [rituels de purification dans] fleuves pour les jours du mois de Nisan,
amulettes pour [rituels de purification dans] fleuves pour le mois de Tashrit,
et pour [rituel appelé] « maison-de-l’eau -jaillissante »;
amulettes pour [rituels de purification dans] fleuves; […]
quatre amulettes de pierre pour le chevet du lit royal et pour son pied; […]
l’incantation « Puissent Ea et Marduk donner parfaite sagesse »;
toutes les séries disponibles sur bataille, avec autant de leurs tablettes additionnelles à colonne unique qu’il y a;
[l’incantation] « Que dans bataille une flèche ne vienne toucher aucun homme »;
[les séries] « Revenir au palais d’une tournée dans le désert »;
les rituels « Elever la main »;
[toute] inscription [sur les propriétés] de pierres et ce qui est bon pour la royauté; […]
et toutes tablettes rares qui sont connues de toi et qui ne sont pas en Assyrie.
Recherche-les soigneusement et envoie-les moi. […] Nul ne doit te refuser une tablette. Et s’il existe quelque tablette ou rituel que je n’ai pas mentionné à toi et que tu en aies connaissance et qu’elle soit bonne pour mon palais, recherche-la, confisque-la et envoie-la moi.

Au temps de Babylone [= Babylonians] / Harry W.F. Saggs.- 1995

Au temps de Babylone [= Babylonians] / Harry W.F. Saggs.- Philippe Lebaud, 1998 [1995]:

1. (cf. p. 109) Histoire de Shulgi, fils d’Urnammu, fondateur de la dynastie d’Ur III (trad. 2113-2006), qui régna 48 ans et organisa une intense activité littéraire au service de sa politique. La dynastie d’Ur III, sumérienne, succède, après la période intermédiaire de domination des Gutis, au premier empire humain recensé, celui de Sargon d’Akkad (2371-2316).
Dans les textes retrouvés, Shulgi est présenté comme un surhomme, ou du moins comme un homme parfait. Mais l’important, est que sa biographie mentionne sa formation à la « maison des tablettes » (edubba), i-e l’école des scribes, et son excellence à cette occasion. Ce qui montre, que dans ce contexte au moins, la pratique de l’écriture et la formation de scribe n’est pas réservé à un caste étroite séparée de l’exercice direct du pouvoir.
Entre autres qualités remarquables, il fut le premier souverain connu à publier une collection de lois, explicitement destinée à protéger le faible contre le fort, et où, à la différence de la collection d’Hammurabi et de ce qu’on trouve dans la Bible, ce n’est pas la loi du talion qu’on voit fonctionner mais un principe de compensation pécuniaire.
Je me demande dans quelle mesure la mention de la formation de scribe ne constitue pas un trait particulariste sumérien. Pour ce que j’en ai compris, la dynastie d’Ur III constitue la dernière affirmation politique sumérienne (toujours la question du degré de fusion entre les Sumériens et les Sémites).

2. p. 196 sq. sur la fameuse « bibliothèque de Ninive ». La récolte de tablettes est liée à une conception magique. Le mode de constitution des grandes bibliothèques hellénistiques devient intermédiaire entre ce qu’est pour nous la constitution d’une bib. et cette récolte assyrienne qui semble bien destinée plus à capitaliser des puissances qu’à constituer un fonds consultable.(> citation)